Une question de patriotisme et d’honneur

MOUSTAPHA NIASS - SECRÉTAIRE GÉNÉRAL NATIONAL DE L’AFP

Par Tamsir Jupiter Ndiaye

Extrait de "Nouvel Horizon"


Fils unique ayant perdu tôt son père, ancien Ministre et ancien Premier ministre, formé aussi bien à l'école française qu'à l'école coranique, il a un parcours politique atypique du Ps à l'Afp. En 2000, à l'entre deux tours, il a donné un coup de mains à l'histoire politique qui a repris, onze mois après, un autre cours. " Généreux et entier " selon certains, " rancunier " selon surtout ses adversaires, il est un diplomate chevronné à l'allure pittoresque et avec qui on ne s'ennuie jamais grâce a un verbe haut et facile et une très vaste culture.
TAMSIR NDIAYE JUPITER

Moustapha Niass est casanier. S'il na aucune rencontre politique ni aucune activité liée à son statut de diplomate, Expert de l'ONU, il reste dans sa résidence sise à Fann où, du matin au soir, il reçoit des responsables politiques de son parti, des leaders d'opinion, des chefs religieux, des diplomates ou des membres de sa vaste famille dont les racines se situent à la fois au Fouta et au Saloum. Son salon est un vaste espace aménagé pour recevoir des hôtes soit autour dune séance de travail ou autour d'un dîner ou d'un déjeuner d'échanges. Il se met toujours sur un fauteuil juste en face de l'entrée du salon. Devant lui, est placé une table en verre sur laquelle trône une pile de livres allant de la religion à la science politique, de l'histoire à la civilisation. L'homme est doté d'une très vaste culture et c'est avec aisance qu'il navigue dans l'univers des idées philosophiques, religieuses, politiques et culturelles. Le sourire est spontané. La parole facile et le verbe haut, il aborde des questions politiques avec passion, esquisse des réponses techniques, rappelle un chapitre du programme de son parti, convoque le droit et jauge les actes politiques posés aussi bien par l'opposition que par le pouvoir, Il ne se trompe pratiquement pas sur les dates et n'hésite pas sur les textes juridiques majeurs. Doté d'une mémoire d'éléphant, il assène ses mots avec certitude mais toujours au coin d'un sourire amical qui met l'interlocuteur à l'aise. En fait, on ne s'ennuie jamais .avec lui. Des doctes entretiens, fusent des informations, des connaissances et des leçons. Mais Moustapha Niass est surtout un grand séducteur qui a l'allure d'un seigneur téméraire à la voix grave et sûre. Les gesticulations qui rythment son propos laissent apparaître des bras velus d'une noirceur digne d'un fils du Saloum. La taille moyenne, les soucis proéminents et fournis et les yeux vifs et presque exorbitants, il s'exprime sans détour mais, au besoin, avec la pudeur et la subtilité d'un diplomate cultivé.

Le voeu du père

Né à Keur Madiabel, cité fondée en 1883 par Madiabel Lo, oncle de son grand père, il est le fils de Mouhamed Khaled Maniass Marème Niass né à Taiba Niassène où il est d'ailleurs enterré à son extinction en 1945 alors que l'enfant Moustapha n'avait que 6 ans . Mais, fils unique, il a eu la chance de bénéficier de l'enseignement de Cheikhal Islam Ibrahima Niass (1900-1975), cousin germain de son père qui d'ailleurs le lui avait confié en lui priant, à son rappel à Dieu, de veiller à ce qu'il fût à l'école française, qu'il mémorisât le coran et surtout qu'il restât inextricable au respect des cinq prières et aux valeurs de la Tidiania articulée autour de la Salatoul Fatiha et du Diawratoul Kamal. Moustapha devient ainsi " le premier membre de la vaste famille Niass envoyé à l'école en vertu de cet engagement ". II récite le coran grâce à l'enseignement et à l'autorité de Cheikhal Islam. Sa mère avait immolé deux taureaux, dit-on, pour le fêter - après avoir obtenu en 1952 son certificat et réussi à l'entrée en sixième. II accède alors au Lycée Faidherbe avec comme condisciple l'actuel ministre d'Etat, ministre de la Justice Cheikh Tidiane Sy et l'actuel Secrétaire général du R.N.D, Madior Diouf. Certains parmi ses condisciples retiennent de lui l'image d'un homme "altier, fier et intelligent". " J'étais très strict car j'étais contrôlé par mon tuteur Baye Niass qui a assuré ma formation spirituelle et par mes deux oncles qui n'ont ménagé aucun effort pour m'aider ", souligne l'ancien Premier ministre pour expliquer son comportement. Mais il est toujours, malgré l'âge, celui qui, aux côtés de sa mère, se retrouve dans un royaume d'enfance comme le poète Nègre qui a toujours refusé de grandir. Sa mère, Adjaratou Aby Sata Thiam est originaire de Keur Tapha, village fondé par son aïeul, Alassane Bocar Elimarie Ciré Thiam, cousin de Cheikh Oumar Foutiyou. C'est ce fils du Fouta qui est le père de Thierno Bocar Alassane Moustapha lui- même père de Aby Sata sa mère devant laquelle il se fait toujurs tout petit en la vénérant par amour et par respect.

Ainsi, ses origines maraboutiques et guerrières amènent à comprendre sa nature fière et sa foi en l'honneur. Certains le jugent ((trop sur de lui - même". D'autres considérant qu'il est un " mystificateur ". Cependant, selon un de ses vieux compagnons, " il est simplement un homme enraciné et fier de son ascendance. Il accorde une valeur suprême, à l'effort et à la dignité et à la vérité ". En réalité, Mousapha Niass est surtout un homme avenant, entier et passionné et plein d'enthousiasme. Parce qu'il est un enfant unique, ayant perdu tôt son père et étant façonné par Cheikhal Islam, il a voulu aller vite et bien. Calme, humaniste et pacifique, il peut donner l'image d'un va-t'en guerre et d'un rancunier. C'est d'ailleurs l'image que certains lui donnent. C'est qu'il "accepte pas les compromis et les compromissions. Son sens, de l'honneur et son expérience lui interdisent la rancoeur et lui impose le dépassement. " J'ai été éduqué dans un milieu de générosité et de disponibilité où il faut savoir pardonner et être tolérant. Ceux qui disent que je suis rancunier, par exemple, ne me connaissent pas et l'inconnu c'est le mystère. Si j'étais rancunier, je ne serrerai plus la main à des dizaines de Sénégalais. Je les rencontre, nous discutons et mangeons ensemble " dit-il en souriant. Paradoxalement, Moustapha Niass est considéré comme un homme d'une très grande générosité, qualité d'ailleurs incompatible avec la rancoeur . " L'homme est né pour être utile à sa société, aux siens et à lui-même " enseigne-t-il. Et cette " utilité ", il la forge dans les études à l'Université de Dakar, à la Sorbonne, à l'institut d'Etudes du développement économique et social et à l'Ecole Nationale d'Administration et de magistrature du Sénégal. . Administrateur civil sorti major de la promotion André Peytavin en 1966, il est licencié en Droit (Droit public, Droit international et Droit des Affaires) et titulaire d'un Diplôme d'Expertise en Gestion du Développement dans les pays du Sud et en Administration du développement.

Moustapha Niass est également un homme charismatique doté d'un don inné pour la communication. Il applique ses connaissances et son savoir à des secteurs porteurs de réussite. "Sobre et modeste " jurent certains de ses proches, il accorde une haute importance à la dialectique des idées. Loyal et fort ambitieux, il a réussi une exceptionnelle carrière politique et diplomatique qui le rattache à l'histoire contemporaine. Tour à tour Directeur de Cabinet du Président Senghor, Ministre de l'Urbanisme, de l'Habitat et de l'Environnement, Ministre des Affaires Etrangères à deux reprises et deux fois Premier ministre, il a toujours voulu joindre l'action politique à l'éthique, à l'honneur et au respect de la parole donnée. Les différentes fonctions ministérielles assumées ainsi que l'expérience diplomatique lui ont permis d'avoir un impressionnant réseau de relations internationales. En Novembre 1996, son nom a été annoncé au poste de Secrétaire général de l'ONU alors qu'il était Ministre des Affaires Etrangères. Mais, il quittera cette fonction, à sa demande, en raison de contradictions politiques internes au régime socialiste dont il fut un puissant élément " pour se consacrer à des activités d'opérateur privé " après avoir servi pendant cinq ans l'Etat du Sénégal à titre bénévole. Combattu et calomnié en raison de ses options politiques et de la différence qu'il manifestait, il a fait le 16 juin 1999, dans un violent réquisitoire contre le Ps, son ancien parti, un " Appel à la Nation " intitulé "J'ai choisi l'Espoir ". Un mois après, il crée l'Alliance des Forces de Progrès, se présente à l'élection présidentielle et se place troisième au premier tour et son choix pour le second tour aide à faire basculer le Sénégal entre les mains de Abdoulaye Wade.

C'est que Moustapha Niass a un tempérament rebelle. Mieux vaut l'avoir toujours comme un ami car il peut se révéler un redoutable adversaire qui n'accepte jamais une offense, une calomnie ou une manoeuvre cavalière qui titille son sens de l'honneur et de la dignité. Lorsqu'il s'engage, il prend des risques mesurés parce que courageux et prudent. Sa force demeure dans l'exploitation de sa perspicacité acquise grâce à L'expérience et dans sa combativité. C'est ce qui lui permet de renverser des obstacles parce que stimulé par les défis quels qu'en soient les dangers. Pourtant dans la trajectoire de son combat, il a connu toutes les trahisons "sous prétexte d'un excès de puissance unilatérale " avance un de ses inconditionnels. Mais il banalise et, en homme cultivé, convoque Alexandre Dumas " Dans la vie, il peut exister des services tellement grands qu'à ceux-là, à qui ils ont été rendus, il ne reste plus en guise de reconnaissance que la trahison ".

L'école de Senghor et de Dia

Moustapha Niass est surtout très versé dans le mysticisme religieux. La dimension prophétique de Mouhamed (PSL) et le rôle messianique de Jésus le passionnent. Il est marqué par Cheikh Ahmed Tidiane Chérif, Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Oumar Foutiyou TaIl, Seydi Hadj Malick, Limamou Laye et Baye Niass. Il évoque leurs leçons et leurs histoires avec enthousiasme. Mais en politique, il est écartelé entre Senghor et Dia. " Senghor m'a formé et Dia est pour moi une référence ", dit-il. En 1962, il était encore étudiant en France et il regrette " J'ai vécu la crise de 1962 comme un drame intérieur. Je connais les qualités des deux hommes et s'ils étaient restés la main dans la main, le Sénégal serait loin ". Si (de Senghor il a hérité les valeurs d'humanisme intégral et l'éthique du pardon, de Dia il a appris à s'élever dans l'espace du spirituel tout en restant inextricable au patriotisme politique et à la morale. Grâce à sa foi, ses convictions et à l'enseignement de ces illustres hommes, il garde l'Espoir, celui pour lequel il a participé à l'avènement de l'Alternance devenue "une parenthèse de notre histoire ". S'il accepte " quelques réalisations qui sont très loin de ce que les Sénégalais espéraient ", il considère que, malgré les dérives, on peut se ressaisir dans le calme " pour bâtir sans rancune aucune, sans esprit de revanche vis-à-vis de qui que ce soit un Sénégal nouveau et émergent ".

Son propre génie dilomatico-politique, son expérience et son intelligence lui ont permis de réussir des missions difficiles voire impossibles pour le compte de l'ONU. Son opposition à la politique de Wade et à son régime est mise dans le registre des différences de style, de convictions, de méthodes et de priorités. Son obsession est surtout la transparence qui explique son choix pour la couleur blanche. Sa maison même est peinte en blanche et 'élégance de son épouse Marianne Cissé dont la mère Anna Ramatoulaye Ndiaye est la fille d'une Chrétienne, Thérèse Ly en constitue te souffle tutélaire. Lorsqu'elle paraît, Moustapha Niass devient tout alors pétillant. Et c'est avec le même enthousiasme qu'il manifeste à la vue de Marianne qu'il raccompagne tout hôte qui, en prenant congé de lui, comprend son aversion pour " l'inconstance, le manque de foi, l'empressement et la susceptibilité " et son amour " pour la générosité et l'action désintéressées ".

Source: Nouvel Horizon