LA MONDIALISATION ET L’AFRIQUE

CONGRES DU PARTI SOCIALISTE FRANCAIS
Grenoble 24 novembre 2000
Communication de M. Moustapha Niasse
Secrétaire Général de l’AFP

  
Les organisateurs du Congrès du parti Socialiste Français, à Grenoble, ont eu l’idée généreuse de proposer qu’une intervention, sous la forme d’une introduction à nos discussions, soit demandée à une délégation africaine, au sujet du phénomène nouveau de la mondialisation.

C’est hier, dans le courant de l’après-midi, alors que nous nous trouvions encore à Dakar, que j’ai été informé de ce que j’aurais à intervenir, en évoquant brièvement le sujet de "la mondialisation et l’Afrique"

Je m’en vais donc, succinctement, aborder ce thème en soulignant que le phénomène de la mondialisation se présente aujourd’hui comme une réalité multidimensionnelle qui touche tout à la fois les domaines de la vie économique, culturelle et sociale, jusque et y compris le cadre dans le lequel, au-delà des frontières, les relations entre les Nations et entre les Etats, en terme de protection de la paix et de la solidarité verticale et horizontale, sont tributaires d’une sorte de conflictualité mondiale, au gré des intérêts et stratégies résultant de la planification des pouvoirs politiques sur les cinq continents. Ce sont là autant de fragmentations et de recompositions qui renvoient toujours à la problématique de la complexité des rapports qu’entretiennent les communautés humaines et les sociétés.

Le monde, aujourd’hui, après deux guerres qui ont menacé, gravement à l’échelle universelle les acquis de la révolution technologique, cherche sa voie, non seulement pour prévenir une nouvelle conflagration mais encore pour intégrer la notion de frontière dans le raisonnement stratégique à travers le concept de globalité.

Grâce aux prodiges des nouvelles technologies de l’Information et de la Communication, vivent ainsi, en temps réel, les manifestations sur toute la planète, des nouvelles tendances qui marquent chaque jour l’effort partagé de recherche de solutions – de toutes les solutions – aux problèmes fort variés et très nombreux qui se posent à l’humanité.

Les nations développées évoluent dans ce contexte, à un rythme et à un niveau de productivité qui ravalent au rang du retard et de la stagnation les peuples de l’hémisphère Sud, hormis les cas singuliers de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Sous ce regard, l’Afrique a pris conscience de l’impérieuse nécessité de rechercher une voie spécifique sans laquelle elle sera totalement marginalisée dans ce nouvel environnement économique que même l’organisation mondiale du commerce ne parvient pas à maîtriser, ni dans le présent, ni dans le futur rapproché. A cet égard, il convient de rappeler que le 15 avril 1994, à Marrakech, Royaume du Maroc, au moment où nous signions les accords créant l’O.M.C., nous avions pas manqué de nous interroger à juste titre, sur les nombreux oublis et omissions constatés dans ces accords, au grand détriment des pays en développement qui n’avaient pas été pris en compte. La plupart d’entre eux n’avaient jamais pris part aux négociations multilatérales de l’Uruguay Round.

Les conséquences d’une telle situation sont encore vécues aujourd’hui et les difficultés rencontrées par l’OMC à Seattle, il y a quelques mois en sont l’illustration vivante. Dans ce cadre, l’Afrique est encore la perdante devant la quasi-absence de perspectives et de possibilités de rééquilibrage des accords de Marrakech dans des délais raisonnables.

Il s’y ajoute non seulement que les progrès que nos pays avaient réalisés dans les domaines de l’intégration sous-régionale et régionale (commerce, industrie, système douanier, monnaie, échanges, lutte contre la pauvreté) ont été sérieusement compromis dans leur vocation fédérative de nos marchés et de nos politiques de développement, mais encore que les mécanismes mis en oeuvre par la convention de Lomé ont rencontré des difficultés quasi-immédiatement sur la passerelle Union Européenne -ACP du fait d’une interprétation non uniforme des dispositions de la Convention de Lomé, concernant la protection des Droits de l’homme, la bonne gouvernance et la promotion de la Démocratie ; notions et principes dont l’évaluation a pu conduire à des suspensions fort préjudiciables des nombreux volets de cette coopération Nord-Sud, au détriment des populations déshéritées, aux motifs qu’il fallait sanctionner des gouvernants précisément par l’application des articles 8, 13 et 396 bis de la Convention de Lomé ; modifiée à l’Ile Maurice le 14 novembre 1996.

Dans ces conditions, la mondialisation des relations économiques internationales, si elle n’est pas soumise à une réglementation volontaire et concertée, ne pourra que retarder encore davantage l’émergence d’une Afrique prête à se prendre en charge et capable de relever les défis du développement moderne.

Il suffit de rappeler le conflit de la banane qui sévit encore aujourd’hui, en causant des pertes énormes en terme de recettes d’exportation au préjudice des pays de la zone Caraïbes - Pacifique, grande productrice de bananes, lesquels on perdu les bénéfices qui leur étaient reconnus par la Convention de Lomé. Les accords créant l’OMC sont venus là également, provoquer des déséquilibres aux conséquences incalculables sur les économies des pays concernés.

Sur le continent africain, la Côte d’Ivoire et le Cameroun notamment, ont subi les effets de cette situation.

Que faire, en Afrique et pour l’Afrique, pour remédier à une telle situation ?

La part de l’Afrique dans les marchés mondiaux et dans les flux d’investissements étrangers directs reçus, qui stagnent encore aujourd’hui en deçà de 2% du volume global des échanges et des financements, devrait être améliorée.

Les prix des produits de base et des matières premières, qui souffrent encore des niveaux variables des taux de change et de la détérioration incontrôlée des termes de l’échange, ces prix là doivent êtres protégés et garantis au nom de la justice et de la transparence que requiert le nouvel ordre économique et financier international réclamé depuis plusieurs décennies par les peuples du sud en général et par l’Afrique en particulier.

Evidemment, dans cette démarche qui fait appel à une forte poussée de la solidarité internationale, l’Afrique ne doit pas rester les bras croisés. Elle doit se porter au centre du débat et mobiliser toutes ses ressources humaines, intellectuelles, économiques et stratégiques.

C’est dans cet esprit et dans ce cadre que nous travaillons déjà pour le renforcement de nos capacités de négociations internationales à travers des organisations intégrées sous-régionales et régionales depuis plus d’un quart de siècle.

Ouvrir davantage les marchés des pays du Nord aux produits provenant des pays d’Afrique et moduler par une meilleure orientation des mécanismes de coopérations bilatérales et multilatérales y compromis l’aide au développement sont deux mesures essentielles qui doivent conduire à l’élaboration d’un système plus efficace et plus juste pour un partenariat Nord-Sud appelé à résoudre la question des deux facteurs bloquants que sont, face au développement de ces pays, l’endettement lourd, très lourd, qui écrase la plupart des pays africains et la faiblesse de la promotion des investissements dans nos pays, investissements privés directs et investissements publics de la part des Etats.

Le Parti Socialiste Français, pouvons nous dire en guise de conclusion, aura eu le mérite, à l’occasion de son Congrès de Grenoble, d’évoquer la question de la nécessité et celle du devoir de solidarité, lorsque, précisément dans le contexte d’une mondialisation accélérée, s’accentuent les phénomènes d’exclusion à l’échelle planétaire, dans l’ensemble des sociétés des pays dits du Nord et du Sud et lorsque le rapport entre pays riches et pays pauvres se définit aujourd’hui de 1 à 80 contre 1 à 30 il y a quarante ans, au moment même où, un milliard de 200 millions de personnes vivent avec moins de 1 dollar par jour.

Il est heureux que ces préoccupations prioritaires de nos partis ici réunis, autour du Parti Socialiste Français, soient aussi celles qui figurent dans la déclaration de principe de l’Internationale socialiste adoptée par le 18ème Congrès de Stockholm au mois de juin 1989. Les mêmes réalités demeurent aujourd’hui comme demeure toujours plus forte notre commune volonté de relever les défis pour réussir ensemble à bâtir une société plus humaine parce que plus solidaire au nom du socialisme et de l’humanisme universel.