INTERVIEW DU SECRETAIRE GENERAL DE L'AFP 19 MARS 2005

"ENTRETIEN AVEC… Moustapha Niasse, Sécrétiaire général de l'Afp" 

 

 

Le Secrétaire général de l’Alliance des forces du progrès (Afp) a largement contribué à l’élection du président Abdoulaye Wade le 19 mars 2000. Il apprécie, dans l’entretien qu’il nous a accordé en présence de Mamadou Ly, secrétaire national chargé de l’administration du parti, les cinq ans de magistère de celui dont il a été le premier chef de gouvernement. Moustapha Niasse juge la gestion du Sénégal et les heurts qui caractérisent les rapports entre Me Abdoulaye Wade et ses alliés d’hier.

Vous avez participé à l’avènement de l’Alternance dont la célébration, cette année, sera assez discrète. Est-ce que cela ne va pas se passer, pour vous, avec un petit pincement au cœur pour avoir manqué d’être à côté de l’homme que vous avez eu à soutenir ?

Pincement au cœur ! Oui. Mais surtout avec beaucoup de regret pour tout ce temps perdu pendant déjà 60 mois. Et qui pouvait, d’ailleurs, permettre d’impulser une dynamique de changement, puisque ce qui fait avoir des regrets, ce n’est pas par rapport à ce que nous avons fait en l’An 2000. Je n’ai aucun regret de ce côté-là. Ce que je regrette, ce sont les promesses que nous avions faites et qui n’ont pas été réalisées. Qu’elles n’aient même pas été respectées et qu’il ne soit même pas envisagé de mettre en œuvre les projets que nous avions déroulés aux yeux du peuple qui pensait, avec juste raison, que nous étions capables, capables en équipe, de réaliser les changements espérés. C’est là que j’ai un grand pincement au cœur.

Avoir quitté Me Wade n’est pas un regret pour moi puisque c’est écrit dans nos trajectoires respectives. Puisque nous ne partagions, ni la méthode de gouvernement qui devait nous permettre de gérer les priorités ni les objectifs qui devaient être maintenus, selon nous, et qui ont été déviés, s’ils n’ont pas été simplement abandonnés. Et que l’on parle de célébrer, dans la discrétion le 5è anniversaire, alors que c’était en grande pompe que le 4 ème avait été célébré ici à la porte du millénaire, demande aussi des explications. Pourquoi ce changement ? Pourquoi ne pas encore fêter cette année avec la même liesse qu’ il y’a qu’ un an ? Pourquoi cette volonté de discrétion ?

Pendant que l’on fête l’Alternance, l’on se rend compte que les compagnons de Wade aux premières heures de l’Alternance sont en train de voir leur place se rétrécir au profit des anciens adversaires de Wade. Comment expliquez-vous cette situation ?

C’est un phénomène politique qui est particulièrement bizarre. La logique aurait voulu que la presque totalité de l’équipe qui avait porté l’espoir du peuple en l’An 2000 fût encore là, pour gérer ensemble dans la complémentarité des compétences et dans l’osmose des approches, pour gérer ce qui devait constituer, pour nous, acteurs de l’Alternance, les préoccupations fondamentales du peuple sénégalais. Amath Dansokho est parti le premier et quand il a quitté le 21 novembre 2000, c’était la troisième tentative du président de la République pour le faire partir du gouvernement. Ensuite, l’Alliance des forces du progrès (Afp) et le Rnd ont quitté le gouvernement le 3 mars 2001. Voilà qu’aujourd’hui, Abdoulaye Bathily et la Ld/Mpt quittent l’équipe gouvernementale et quittent l’alliance avec le président de la République. Qu’est-ce qui explique tout cela ? Nous ne pouvons pas tous avoir tort. Même si les raisons qui nous ont fait partir peuvent être différentes, nous ne pouvons pas avoir tous tort et Me Wade, seul, avoir raison. Il me semble là que tout ce qui se passe résulte d’une approche qui est propre à Wade pour gérer les engagements qui sont moralement les siens dans la direction de ce pays. Aujourd’hui, auprès de lui, parmi les acteurs de l’Alternance, il reste principalement And-Jef et le ministre d’Etat, Landing Savané. La plupart des formations politiques qui sont actuellement autour de Me Wade ont voté contre l’Alternance, se sont opposées à l’Alternance. Bon, l’on dit généralement que ce sont les imbéciles qui ne changent pas.

Si seul Landing Savané est resté avec Wade sans doute c’est parce qu’il est plus accommodant ?

Je pense qu’il doit être plus en phase avec le président Wade. Landing Savané est un garçon intelligent, il a fourni la preuve de son patriotisme pendant de longues années. Pendant tout le régime d’Abdou Diouf, il s’était abstenu d’appartenir à un gouvernement. On peut le condamner pour cela ou l’en féliciter, c’est selon. Aujourd’hui, évidemment, je m’interdis de le mettre en cause, il doit avoir certainement ses raisons. J’envisage, d’ailleurs, de le rencontrer en tant qu’ami pour parler avec lui, non pas pour essayer de le convaincre de nous rejoindre mais, pour m’entretenir avec lui parce que c’est un ami. Il est aussi l’ami de la plupart des leaders politiques de l’opposition. Je pense qu’il est intéressant de parler avec Landing pour savoir les bases de sa stratégie ou de celle de And-Jef par rapport à ce qui se passe actuellement autour du président Abdoulaye Wade dans la perspective des prochaines échéances. Il y a là un problème de fond à gérer, tout en respectant la liberté de manœuvre et d’initiatives de Landing Savané et de son parti. Mais, je pense que tôt ou tard, les vrais patriotes de ce pays se retrouveront pour prendre en charge les priorités de ce pays et nous devons le faire et non seulement avec ceux qui sont actifs dans le cadre des formations politiques mais pour tous les démocrates sénégalais, même ceux-là qui n’appartiennent à aucune formation politique.

Djibo Kâ, qui a été un adversaire farouche de Wade, a pris vos places à ses côtés. Regrettez-vous cela ?

Non, non, je ne regrette pas cela. Je respecte Djibo Kâ et les sénégalais le savent puisque je pense que la démocratie doit être toujours plurielle. Au sein de la mouvance démocratique, dans l’élan qui se lève pour conforter, consolider et élargir les espaces de liberté, il peut y avoir des gens que l’on considère comme se trompant et d’autres que l’on considère comme étant momentanément dans l’espace de vérité. Et j’ai l’habitude de dire que je respecte Djibo Kâ, mais l’on peut effectivement s’interroger et il faudrait interroger Me Wade sur la réalité même de sa conception de la collaboration pour gérer, conduire vers des objectifs de modules de changements. Djibo Kâ a été au Cpc. Il a décidé souverainement de le quitter pour aller auprès de Me Wade. Il doit avoir certainement ses raisons . Mais, il faut toujours en parler quand on aura l’occasion de parler avec lui.

Vous êtes en train de constituer une alliance contre le président de la République, dans le cadre du Cpc, et l’on croit savoir que Abdoulaye Bathily et la Ld vont renforcer cette alliance. Est-il dans les dispositions de vous appuyer ?

De manière naturelle et logique, la décision prise par le président de la République de faire quitter de l’alliance qui l’entoure, un parti comme la Ld et son leader Abdoulaye Bathily, renforce le front des démocrates contre Abdoulaye Wade. Mais, cela n’est pas l’essentiel. Au delà du fait que ce front agit contre Wade, c’est plutôt contre ce qu’il représente et contre ce qu’il fait. Donc, au-delà de sa personne, cette alliance vise à rendre possibles les changements que le peuple souhaite. Mais que ce soit dans la qualité, dans le respect de l’éthique républicaine et que nous nous tenions la main pour essayer de répondre aux appels du peuple sénégalais. Cela était possible en l’An 2000 et cela restait possible depuis l’An 2000 et cela est davantage possible. Nous pensons qu’il faut dire bienvenue à Bathily dans le front de l’opposition républicaine sénégalaise qui a décidé de faire face à ce que représente Me Abdoulaye Wade, pour écouter les échos de ce que le peuple réclame et pour aller vers les échéances futures pour gagner. C’est important.

Est-ce que Idrissa Seck a une place dans ce cadre-là, parce que de plus en plus, on sent qu’il se rapproche de l’opposition ?

Notre parti n’en a pas encore discuté. Mais, ce que je peux dire, en tant que leader politique, c’est que nous devons nous ouvrir. Nous devons nous ouvrir à toutes les bonnes volontés et à tous les Sénégalais qui se qualifient pour venir avec nous provoquer les changements que nous attendons, sans violence, dans la rigueur républicaine et partageant les mêmes idées que nous, qui sont décidés à faire de sorte que l’Etat sénégalais soit dirigé sur la base de critères objectifs et républicains et que la «particularisation» de l’Etat prenne fin définitivement. Et que toutes ces dérives que les Sénégalais regrettent et qu’ils subissent chaque jours sous des conséquences multiformes prennent fin. Et cela est possible.

A titre personnel, peut-on s’attendre à un éventuel rapprochement entre Moustapha Niasse et Idrissa Seck.

Si Idrissa le souhaite, moi je suis un homme ouvert. Vous avez vu qu’avec les onze premiers mois de l’Alternance, jamais on ne m’a entendu répondre à aucune interview donnée par Idrissa Seck. Jamais on n’a vu Moustapha Niasse parler à la presse pour polémiquer avec Idrissa Seck. Je suis ouvert, ouvert à tout le monde.

Même si le contentieux des chantiers de Thiès n’est pas réglé ?

Même si le dossier des chantiers de Thiès n’est pas encore réglé, parce que dans ce dossier, je ne sais pas qui est responsable. Les responsables doivent être multiples, il doit y en avoir plusieurs. Il y a eu un processus décisionnel à partir des options primaires jusqu’à la réalisation d’une partie des chantiers de Thiès. Et je saisis l’occasion pour dire que ces chantiers de Thiès doivent être achevés.

Vous avez des craintes pour leur achèvement ?

J’ai des craintes pour leur achèvement, si un contentieux est soulevé au milieu même du processus d’achèvement de ces chantiers. Il ne faut pas oublier que ces chantiers de Thiès constitue un plus dans l’équipement de la ville de Thiès. Je laisse de côté, évidemment, les motivations, la gestion de procédures, ce qui a été fait, ce qui n’a pas été fait. Mais Thiès doit voir ses chantiers achevés car c’est un plus pour la ville de Thiès et pour les Thiessois. Si aujourd’hui, je détenais la décision, l’autorité qui permet de décider, je ferais achever les chantiers pour Thiès et pour le Sénégal.

Lors de la présentation de la politique générale, le Premier ministre Macky Sall avait annoncé que l’année 2005 sera une année de réalisations parce que les Sénégalais vont voir les chantiers sortir de terre. On semble ne pas le voir du côté de l’opposition. Est-ce que vous n’êtes pas en train de faire du nihilisme vis-à-vis du président de la République ?

Moi, je suis satisfait que le Premier ministre, Macky Sall annonce que l’année 2005 serait une année de chantiers et ainsi de suite pour l’année 2006 et peut-être en 2007 et peut-être encore jusqu’à la fin du mandat du président Abdoulaye Wade. Mais, il y a chantiers et chantiers. Les échangeurs, les ponts, les tunnels sont des ouvrages qui facilitent la circulation et la fluidité du mouvement urbain des véhicules et des autres moyens de transport. Mais, cela n’est pas suffisant et c’est visible que cela n’est pas suffisant. Aussi longtemps qu’on n’acceptera pas de promouvoir l’élargissement des voies de circulation à Dakar, même si on construisait 10 mille échangeurs, cela ne réglerait pas le problème. Où est le chantier de l’aéroport international de Diass ? Où sont les chantiers des bassins de rétention ? Où est le chantier de l’Université du Futur ? Où sont les chantiers de rénovation des universités de Dakar et de Saint-Louis ? Le chemin de fer à grand écartement, on en parle plus !

C’est autant de questions qui se posent. Nous sommes heureux, nous de l’opposition, que l’on annonce des chantiers et que l’on démarre certains chantiers. Mais, notre conviction est que si ces chantiers s’arrêtent seulement à des débuts de chantiers, ce serait du cosmétique. Or, le cosmétique et le développement sont totalement antinomiques. Maintenant, on démarre des chantiers, pourquoi ne les avait-on pas commencés il y a 4, 3 ou 2 ans. Pourquoi attendre à 12 mois des élections pour démarrer des chantiers ? Vous savez, les chantiers de Btp ont leur importance mais la vie quotidienne des sénégalais à l’intérieur du pays, dans les villages et dans les quartiers, des grands centres urbains ont aussi une importance.

Il n’en demeure pas moins que les finances publiques se portent bien, si l’on en juge certains indicateurs macro-économiques ?

Certainement, je pense qu’il faut féliciter le ministre de l’Economie et des Finances, Abdoulaye Diop et son équipe pour les efforts qu’ils font pour améliorer l’état des finances publiques. Mais, les Sénégalais attendent aussi des explications sur les largesses continues et répétitives du président de la République. Largesses d’ailleurs destinées aux riches et tournant le dos aux pauvres ; là il y a un problème moral. Ensuite, le taux de croissance du Sénégal qui est de 6.3 pose problème. S’il est certainement réél, les Sénégalais devraient avoir des explications sur les composantes de ce taux de 6.3%, car nous voyons que l’Etat français cherche à aller vers le taux de 2.4, 2.5 dans les cinq ans à venir. Aussi, l’objectif que s’assigne le gouvernement du président Bush, aux Etats-Unis, est un taux de croissance de 2.8, 2.9 avant la fin de son dernier mandat. Si la France vise 2.5 et les Etats-Unis d’Amérique 2.8 et nous, au Sénégal, nous sommes à 6.3, c’est que les critères composant ce taux de croissance ne sont pas les mêmes. On devrait espérer penser demander au gouvernement d’expliquer les composantes réelles de ce taux de croissance. Quand on affiche certains résultats qui correspondent aussi à la réalité, il faut l’expliquer. Alors, je salue l’embellie financière qu’on nous annonce mais la pauvreté demeure à un niveau très élevé au Sénégal et le dossier des paysans n’est nullement touché en termes de volonté de changement qualitatif du niveau de vie des paysans, du niveau de vie des urbains qui sont les plus déshérités, surtout pour régler les problèmes du chômage des jeunes et celui des diplômés des grandes écoles de formation au Sénégal.

Vous avez parlé tantôt de largesses du pouvoir en direction de l’élite politique. Pourtant, les largesses faites aux députés de l’Assemblée nationale ont intéressé votre parti et vous intéressent, vous personnellement, en tant que député…

Ma position sur cette question a été toujours la même. Je suis constant dans mes choix. J’ai beaucoup de respect pour mes collègues députés à l’Assemblée nationale. J’ai beaucoup de considération pour eux mais je considère qu’un député n’est pas de la classe des plus défavorisés. Je crois que les sommes qui sont consacrées à augmenter les salaires des ministres, des députés, des maires et plus tard, peut-être des salaires des certains élus locaux, devraient être consacrées à lutter contre la grande pauvreté. Cette politique de Abdoulaye Wade dont nous ne connaissons pas d’ailleurs les motivations, tend à creuser le fossé être les catégories de Sénégalais. Il faudrait combler ce fossé pour justement répondre à la demande sociale et au nom du principe même de la solidarité nationale. Personnellement, je suis contre ces augmentations successives, je suis contre ces libéralités.

Est-ce que vous prendrez le véhicule 4X4 que l’Assemblée nationale vous paiera ?

Je suis désolé de vous dire que je ne le pendrai pas. Mais je serai encore accusé de vouloir me singulariser. Je ne vais pas le prendre pour des raisons de principes moraux. Je ne condamne aucun député qui prendrait ces véhicules, s’il en a besoin et s’il considère qu’il peut le prendre. Mais, moi, j’ai informé mon parti de mon intention et il m’a approuvé. Alors, si ces véhicules peuvent être transformés en une ambulance ou en des ambulances, et je suis entrain d’entreprendre la démarche dans ce sens, j’en ferais cadeau à une formation sanitaire de la ville de Dakar ou l’envoyer dans l’île à Morfil où une femme vient de décéder il y a 48 heures parce qu’elle a attendu pendant 5 heures au moment d’accoucher une ambulance qui ne venait pas. Mais je dois dire que cette décision, je l’ai prise depuis plusieurs semaines, voire depuis plusieurs mois, donc, elle n’est pas liée au décès de cette femme dans la zone de Podor.

N’allez-vous pas embarrasser vos camarades de parti, députés ainsi que vos alliés de l’opposition, eux qui ont clairement dit qu’ils prendront leur véhicule ?

Je comprends et j’accepte leur décision et je ne la conteste pas. Mais moi, encore une fois, ces véhicules-là, je ne peux pas les utiliser. Je considère que si ces véhicules peuvent servir à transporter des malades à l’intérieur du pays, ce serait plus utile là-bas que dans ma maison. Franchement. C’est un problème moral pour moi. Je ne veux pas non plus en faire cadeau au Pds qui l’utiliserait pour faire ses tournées politiques. Je ne peux l’offrir au Pds, je suis désolé. Je l’offre aux populations et je laisserais mon parti décider de l’affectation de ce véhicule tel qu’il est ou de l’affectation des deux ambulances ou de l’ambulance qui en sortirait si le concessionnaire acceptait cette transformation.

La rumeur voudrait que votre salaire de député profite au Daara de Coki. Est-ce que vous confirmez cette information ?

Si je ne confirme pas, j’aurais menti et Dieu interdit de mentir. Donc, je me retrouve dans l’obligation morale de confirmer. Depuis que je suis député à l’Assemblée nationale, mon salaire de député va directement au daara de Coki. Je ne l’ai jamais dit jusqu’à maintenant. Et comme vous me posez la question, et puisque le khalife du daara ne se prive pas de le dire aimablement lorsque les gens passent le voir, je ne peux que vous dire que mon salaire va au daara de Coki et il continuera d’aller au daara de Coki jusqu’à la fin de mon mandat de député.

N’avez-vous pas crainte que cela passe aux yeux des gens comme un geste démagogique ?

Oui, mais qu’est-ce qu’il faut faire ? J’ai eu à renoncer à mon salaire de ministre comme j’ai eu à le faire avec mon salaire de Premier ministre quand j’étais avec Wade dans le nouveau gouvernement ; je ne l’avais pas fait savoir, non plus. J’avais pris les dispositions juridiques nécessaires pour que mon salaire de ministre des Affaires étrangères et mes indemnités fussent virés directement dans le compte du Centre des œuvres universitaires de Dakar. 68 étudiants en ont profité tous les mois, jusqu’à il y a un an, puisque même quand j’ai quitté le gouvernement en 1998 et la primature en 2001, j’ai continué à le faire. Je n’ai arrêté ce système que récemment parce que je ne voulais pas que l’on continue de croire que je faisais de la démagogie. Ou alors, le Sénégal est-il devenu un pays où on ne doit pas poser un acte à caractère humanitaire, même discrètement ? Voilà le problème.

Où en est le Cpc avec son projet de constituer une liste unique pour les prochaines législatives pour imposer la cohabitation au président Wade ?

Je confirme mon accord de principe sur cette décision parce lorsqu’elle est était prise, je me trouvais à l’étranger, en Afrique australe. J’ai confirmé mon accord et l’Afp était représentée à la réunion à l’issue de laquelle cette décision a été prise. C’est le fruit d’un long processus de concertation. Nous allons, à partir de maintenant, nous mettre à la tâche parce qu’elle sera ardue et il faut absolument que nous arrivions à un résultat positif dans la définition des critères de bases qui devront permettre de confectionner cette liste commune pour aller aux élections législatives. Et tout doit être fait pour que nous allions à cet objectif et que nous réussissions à établir cette liste pour battre les ténors du régime de Me Wade et de l’alliance qui se trouve autour de lui. Et le peuple sénégalais nous soutiendra si nous administrons la preuve que nous sommes capables, au sein de l’opposition démocratique, d’aller dans cette direction. Pas seulement au sein du Cpc. Je crois que le cadre doit dépasser le Cpc.

Et vous croyez qu’un problème de leadership ne pourrait pas faire capoter cette idée ?

Le leadership de qui ?

Au sein de l’opposition

Le problème de leadership, il faudra qu’on le règle. Lorsqu’un problème est posé, il faut y réfléchir, mettre en oeuvre les mécanismes et les procédures qui doivent permettre de le résoudre et c’est un défi que nous devons relever. Nous devons relever ce défi qui doit nous permettre de régler ce problème de leadership. Vous savez que le Cpc, jusqu’ici, n’a pas de leader. Nous tenons nos réunions chez Amath Dansokho qui est le doyen d’âge de tous les leaders politiques membres du Cpc. Il est le quasi porte-parole du Cpc. Et il n’y a aucun problème de ce côté là. Maintenant, s’il faudra désigner un leader, nous verrons qui ? Il faudra que nous nous mettions d’accord sur quelqu’un, une identité, un profil, une massivité, un engagement patriotique, une expérience. En plus de cette question formelle du leadership, nous devons régler d’autres problèmes.

Lesquels ?

Le premier, c’est le contenu du programme alternatif de gouvernement pour provoquer et promouvoir les changements que le peuple attend de nous. C’est très important. Ensuite, il faut qu’on règle la question institutionnelle qui est fondamentale visant à éviter que demain, quiconque s’érige en monarque à la tête de ce pays, tourne le dos aux engagements antérieurement pris et considère l’Etat du Sénégal comme une propriété personnelle pour décider de ce qu’il veut, quand il le veut et où il le veut, contre qui il le veut. Ce système doit prendre fin.

Si ce schéma aboutit, qui sera Premier ministre pour cohabiter avec Wade ?

Cela dépend de la volonté de Dieu et du suffrage des Sénégalais. Je crois que l’équipe plurielle et unie qui remporterait cette victoire devrait, en son sein, animer le mécanisme nécessaire pour désigner un Premier ministre qui dirigerait le gouvernement. Qui peut être soit leader de la coalition, soit un autre que les leaders de la coalition auraient proposé. Toutes les formules sont possibles et toutes les solutions peuvent être mises en œuvre, dans le cadre et sur la base d’une bonne volonté commune, partagée par tous pour désigner un Premier ministre.

D’aucuns appréhendent aussi une cohabitation heurtée avec Wade, vu ses rapports avec ses anciens Premiers ministres ?

Oui, mais le régime de la cohabitation ne sera pas le même au plan juridique et institutionnel que le système selon lequel le Président nomme souverainement son Premier ministre, qu’il enlève quand il veut. Ceci ne sera plus possible si une victoire aux législatives oblige le chef de l’Etat, en vertu des dispositions pertinentes de la Constitution, à nommer un Premier ministre qui ne lui sera pas imposé mais qui se sera imposé de lui-même grâce aux résultats des suffrages des électeurs. Dès lors, le Premier ministre qui aura la majorité à l’Assemblée nationale sera soutenu par cette majorité. Ce ne sera pas une majorité pro-présidentielle, mais ce sera une majorité qui l’aidera à diriger l’action gouvernementale, hors du champ de portée des prérogatives du président de la République qui présidera le Conseil des ministres, qui conduira les grands choix mais en relation avec le Premier ministre. Il y a eu des exemples de par le monde ; le président François Mitterand a eu ce problème de cohabitation, tout comme Chirac. Si les acteurs politiques qui sont impliqués dans ce processus restent républicains, il n’y aura pas de clash. Le président Wade comprendra où s’arrête la limite de ses prérogatives et le Premier ministre dirigera de manière responsable et sereine l’équipe gouvernementale pendant la période de transition jusqu’à ce que cette victoire aux législatives soit confirmée par les électeurs aux présidentielles et que Wade puisse prendre sa retraite tranquillement et paisiblement chez lui.

Est-ce que vous êtes dans de bonnes dispositions pour cohabiter avec le Président Wade comme Premier ministre issu des prochaines élections législatives ?

Je dois avoir la prudence de ne pas tirer la couverture vers moi-même. Je dois éviter de personnaliser les hypothèses. Mais quiconque parmi les leaders de l’opposition devrait être, demain le Premier ministre choisi par l’alliance que nous entendons constituer, devrait pouvoir cohabiter avec Wade. Si chacun est conscient de l’étendue de ses limites et de ses propres prérogatives qu’il tient de la Constitution, il ne devrait pas y avoir de problème. Le président Wade n’est pas un homme simple. Je n’ai jamais eu de différends personnels avec lui, ni de divergences crypto-personnelles. Mais nous nous sommes opposés sur des questions de méthode et sur des questions de fond. Et si cela arrivait avec un Premier ministre, quel qu’il soit de cohabitation, c’est le Premier ministre qui consultera son gouvernement et qui consultera l’Assemblée nationale qui aura raison sur lui. Et si le Premier ministre n’a pas raison, l’Assemblée le lui fera savoir.

Bruno Fouchet, sous-directeur Afrique au Quai d’Orsay, affirme que le président Wade sera élu aux prochaines élections facilement devant l’opposition. Quand on sait que les milieux français connaissent bien les réalités sénégalaises, ne pourrait-on pas considérer que l’opposition travaille dans le vide ?

Ma conviction est que ce Français, quelque que soit le respect que nous pouvons avoir pour lui, et pour ses analyses politiques, ne peut pas connaître le Sénégal mieux que les Sénégalais. Je n’ai pas eu le temps de lire l’argumentaire qu’il a mis à l’avant pour conforter les éléments de son analyse. Mais, ce que je sais, c’est que le peuple sénégalais, dans sa majorité, souhaite un changement et souhaite le départ du président Abdoulaye Wade. Moi qui suis plus Sénégalais que ce Français, je sais que la majorité des sénégalais souhaite le départ de Wade dans des conditions pacifiques et apaisées. Maintenant, nous verrons parce que beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts d’ici 24 à 25 mois. En tout cas, nous de l’opposition, nous entendons ne rien négliger pour que les changements arrivent en 2006. C’est le sens du combat que nous donnons aux manipulations qui sont portées quotidiennement sur le fichier électoral. Et ceux qui prennent ses décisions, s’ils étaient aussi assurés que le Français, que la victoire est à leur portée, mettraient-ils en avant tous ces subterfuges et toutes ces combinaisons pour éviter le face-à-face demain qui, de manière inéluctable, aura lieu entre le peuple sénégalais et le régime de Me Abdoulaye Wade ?

L’âge des candidats devrait se poser aux prochaines élections. Comment voyez-vous cette question ?

J’ai lu dans la presse quelques bribes concernant l’âge des candidats. Je ne me rappelle plus à quel âge Me Wade a été élu président de la République.

74 ans.

74 ans ! Je crois que dans un pays démocratique, tout citoyen qui jouit de ses facultés mentales, qui jouit d’une santé qui lui permet de réfléchir et de travailler et qui est capable d’animer positivement une équipe devrait pouvoir prétendre diriger la communauté nationale. Je ne parle pas pour moi-même. J’ai 65 ans et deux mois, donc, je ne suis pas encore dans la tranche d’âge où on élimine les gens parce qu’ils sont séniles, je suis, grâce à Dieu, solide. J’ai l’âge de mes artères, donc, je ne plaide pas pour ma paroisse. Mais, je crois qu’il faut laisser aux Sénégalais le soin de choisir et en toute conscience. Seulement, c’est à chaque personne de se dire, «à mon âge, je ne prétends plus à des responsabilités politiques». En fait, à un moment de la vie, on doit pouvoir dire, «à partir de maintenant, je vais conseiller les générations qui dirigeront ce pays, mais moi, je me retire». On devrait pouvoir continuer de servir son pays à différents niveaux et ou d’autres formes.

Avoir 81 ans et diriger un pays, on ne voyait cela que dans les pays du Bloc de l’Est. C’est exact. Ce sont dans les régimes gérontocratiques où on voyait un président présider un Conseil des ministres en somnolant. Ce que je dis ne concerne pas Me Wade. On l’a vu dans certains pays parce que c’est un problème de métabolisme physique.

Ayant fréquenté le Président Wade, est-ce qu’il vous a été donné de constater des situations de ce genre ?

Franchement non. Pour dire la vérité, je ne l’ai jamais observé, pendant les onze mois que j’ai travaillé avec lui, somnolant en Conseil des ministres. Franchement non. Je ne l’ai pas vu, non plus avoir des trous de mémoire, mais je l’ai vu prendre des mesures incohérentes et je ne liais pas cela à son âge. Je le liais à son caractère, à son choix décisionnel et à son tempérament. Et chaque fois qu’il fallait le dire, je le lui ai dit.

De plus en plus, on observe une présence très marquée de la famille du président de la République dans la gestion des affaires de l’Etat. Comment voyez-vous cela ?

Il ne doit pas être interdit à la famille du président de la République, dès lors qu’elle est composée de Sénégalais et de Sénégalaises, d’assumer une charge publique. C’est le principe. Donc, le président de la République, s’il estime nécessaire et si cela ne lui pose pas de problème moral, peut mettre ses enfants et ses neveux dans les rouages de l’Etat. Personnellement, je ne l’aurais pas fait. Je veux être clair. J’aurais dirigé l’Etat de manière impersonnelle en mettant mes enfants en dehors de la sphère de responsabilité officielle. Mais, il a le droit de le faire. Il reste que certaines charges sont tellement sensibles que le président de la République devrait éviter de les confier à ses enfants. Il faut toujours, entre le décideur, l’exécutant et le contrôleur, qu’il y ait des couloirs impersonnels et des couloirs objectifs de contrôle de gestion. Si tout se passe dans le cercle familial, il y a un problème. C’est là que je considère que tout chef d’Etat doit éviter de prendre la responsabilité de confier des postes sensibles à des proches au plan biologique et familial.

Madiambal DIAGNE

 

 


Journal "Le Quotidien" du 19 mars 2005