Interview de Moustapha Niasse

Lequotidien du 7 juin 2004

 

Sénégal : démocratie, libertés, contexte politique, développement

1. Audience avec le Président Wade, Fichier électoral, Cena

Nous avons demandé, en tant que leaders des partis et organisations membres du CPC, à rencontrer le Chef de l’Etat. Celui-ci nous a reçus et, ensemble, nous avons retenu que le noyau dur du Fichier électoral à choisir comme référence pour la refonte partielle du Fichier électoral devait être celui des élections présidentielles de l’An 2000. Nous avons également trouvé un accord pour la création d’une Commission Nationale Electorale Autonome (CENA), comme organe devant être investi de la mission de prendre en charge tout le processus électoral, dans ses composantes essentielles – avant, pendant et au lendemain des élections – sans exclure de ce processus l’administration territoriale ou le ministère de l’Intérieur.

Ces décisions ont été prises, avec le Chef de l’Etat, au terme de discussions qui ont duré 90 minutes, dans une atmosphère sereine et courtoise, ce qui n’a pas empêché les échanges d’être clairs, larges et précis.

Le Président de la République a commencé de faire prendre les mesures nécessaires, au plan réglementaire, pour la création de la Commission d’évaluation et de réforme du processus électoral – donc, en partie, du Code électoral – dont les travaux permettront la mise en place, par le vote d’une loi, de la CENA.

2. Opposition et transparence des élections


La préoccupation principale des Sénégalais, en matière électorale, est que les garanties soient assurées pour la transparence et la régularité de tout scrutin à venir, qu’il s’agisse, à cet égard, d’élections locales, législatives ou présidentielles.

L’histoire politique de notre pays a connu des périodes de doute, de violence ou de contestations aiguës en 1963, en 1988, en 2001 et 2002, notamment, les élections de l’An 2000 ayant été reconnues comme un exemple de scrutin transparent. Ce qui fut fait en 2000 peut et doit être refait, contrairement aux élections de 2001 et 2002 marquées par des fraudes massives et des pratiques que les citoyens n’auraient jamais imaginées. Le résultat est là, qui a contribué, largement, à des dysfonctionnements graves constatés dans la marche globale de l’Etat. Et les réformes que nous proposons ont pour but d’éviter de pareilles situations.

Pour nous, de l’AFP, l’exigence de transparence n’est pas négociable. Et elle concerne toutes les opérations, en amont, en aval et le jour même des élections.

3. Le CPC persiste sur son attitude de refus sur la question du Conseil de la République.

Sur cette question, nous ne varions pas. Pour des raisons de forme et de fond, nous ne pouvions approuver les décisions prises par le pouvoir en place pour créer et installer cet organe.

Le pouvoir persiste. Il impose ainsi aux Sénégalais une institution nouvelle, inopportune et coûteuse qui, tôt ou tard, confirmera sa fatuité.

Notre position, mûrement réfléchie, obéit à la logique de notre souci de rationalité dans le fonctionnement d’un Etat démocratique. Nos raisons sont de forme et de fond.

Les raisons de forme sont relatives au processus de création de ce Conseil, entièrement géré par les services du Président de la République sans aucune consultation ou concertation ni avec les acteurs et partis politiques ni avec le peuple lui-même. Ainsi, par delà l’imprécision des missions confiées à ce Conseil, il n’y a qu’un rôle purement d’avis et de conseil qui lui est assigné. Il ne s’agit pas d’une chambre seconde – comme le serait un Sénat – habilitée à prendre part à la vie législative, concurremment avec l’Assemblée Nationale. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un organe de plus, destiné à recueillir des hommes et des femmes que l’on a voulu « caser » dans un semblant d’institution de la République qui, en réalité, n’en a ni le statut ni la vocation et qui, au surplus, ne se justifie pas.

Sur le fond, notre parti a estimé que le Sénégal est interpellé, dans les circonstances présentes, par d’autres priorités pour lesquelles les crédits destinés au Conseil de la République, seraient plus utiles. La réforme de l’Etat, la redynamisation des mécanismes de réhabilitation du monde rural, la réfection des routes et pistes de production, dans les régions, la réparation des centaines de forages en panne au Sénégal, peuvent être cités, parmi d’autres priorités à gérer, en lieu et place d’un Conseil de la République qui ne sera finalement qu’une sorte de mangeoire.

Quid des cuvettes de la Vallée, au nord de notre pays, vastes cuvettes qui ont reçu des milliards de francs d’investissements et qui ne sont pas encore mises en exploitation faute de crédits pour en achever les équipements ?

L’affaire du Conseil de la République est, en définitive, l’exemple même d’un acte de faux-semblant. Et l’on est tenté de voir revenir en mémoire cette pensée du Général De Gaulle, lorsque l’homme d’Etat français écrivait que « les semblants de Gouvernement gouvernent toujours avec des faux-semblants ».

4. Est-ce une question de quota de Conseillers pour le CPC ?


Pas du tout. Le CPC a notifié au Chef de l’Etat qu’il ne pouvait pas siéger au Conseil de la République pour les raisons de forme et de fond que je vous ai exposées.

Que le pouvoir en place ait décidé d’octroyer aux partis de l’opposition 11 postes de Conseillers sur 100, allant jusqu’à désigner, pour les partis politiques concernés, ceux qui devaient les représenter au sein du Conseil de la République, est une manifestation, une de plus, du peu de respect accordé par le pouvoir aux principes républicains de dialogue et de concertation qui doivent être observés dans ce genre de dossier.


Et puis, comment peut-on imaginer qu’un Sénat – organe législatif, par essence et par vocation puisse être mêlé, dans une même chambre, avec un Conseil économique et social, organe à vocation consultative ? Une telle chambre, hybride et informe, n’existe dans aucune République, dans le monde. Bien sûr, si vous visitez certains royaumes en Afrique Australe, vous pourrez y trouver des chambres privées dont les membres sont nommés directement et « intuiti personae » par le souverain pour lui servir de Cabinet privé, et qui lui donne des conseils sur des dossiers particuliers.

Il se trouve que le Sénégal est une République démocratique et souveraine. Il n’est pas un Royaume ni un Emirat.

Savez-vous que la Constitution de notre pays ne permet, pour quelque raison que ce soit, de modifier la forme républicaine de l’Etat ? Et cela s’entend en droit comme dans les faits.

5. Ministre de l’Intérieur libéral et organisation des élections.

Le Chef de l’Etat est libre, selon la Constitution, de mettre à la tête de tout ministère un homme ou une femme, de nationalité sénégalaise, dont le profil professionnel et la probité lui semblent convenir et en qui il place sa confiance. Là n’est pas le problème. Le problème se situe dans la capacité de celui ou de celle qu’il nomme à la tête du ministère de l’Intérieur de se dépasser et, en n’oubliant pas qu’il ne peut servir en aucun cas les intérêts d’un parti politique, de contribuer à ce que toutes élections au Sénégal puissent être organisées, en dehors de toute fraude ou de toute tentative de manipulation du processus électoral.

C’est à cet égard que les citoyens sénégalais qui sont des démocrates, éprouvent des craintes sérieuses, puisqu’il existe des précédents dans ce domaine. Il y a bien eu, lors des législatives de 2001, des bureaux fictifs, notamment dans le département de Kaffrine. Grâce à notre vigilance, ces bureaux fictifs ont été identifiés, localisés, leur liste a été établie, des procès verbaux comportant des résultats ont été retrouvés, avec des scores attribués au parti au pouvoir, le PDS lui-même. Le dossier de ces bureaux fictifs dont nous détenons un exemplaire, a été communiqué, aux organes chargés des contentieux post-électoraux, avec, à l’appui, un mémorandum sur ces bureaux fictifs. Par ailleurs, nous avons vu que de prétendus fonctionnaires ou agents envoyés dans certaines zones par les autorités administratives, depuis Dakar, ont pu se rendre sur place avec des documents cachetés sous enveloppes, dépouillés hors la présence de toutes autorités de contrôle des élections, au siège de certaines préfectures. Ces documents ont servi dans la comptabilité des résultats électoraux, selon des circuits parallèles. Les délais requis pour la constitution des dossiers de contentieux, le temps nécessaire pour en assurer l’examen, leur traitement et leur gestion, tout cela rend souvent inopérationnelles les procédures de contrôle et la solution des problèmes posés. Quand les résultats sont proclamés et les élus, bien élus ou mal élus, ont commencé d’exercer leur mandat, le reste tombe dans le domaine de l’oubli. C’est ainsi que la plupart des contentieux soulevés sont à l’état dormant, dans les méandres de la bureaucratie administrative. Ces contentieux ne seront donc jamais vidés. Et les mal-élus exercent leur « mandat » sans sourciller.

C’est pour ces raisons que tout ministre de l’Intérieur, au Sénégal, qu’il appartienne au parti au pouvoir ou qu’il soit un laïc apolitique chargé de conduire l’essentiel du processus électoral, doit être armé de qualités d’honnêteté par rapport à l’éthique républicaine, pour ne pas cautionner des comportements de fraude ou de falsification des résultats électoraux au profit des tenants du pouvoir en place.

La création prochaine de la CENA ne peut en rien réduire ces exigences par rapport à l’éthique, à la morale, la CENA ayant pour vocation et pour mission de superviser, d’organiser et de contrôler les élections, sans que disparaisse le ministère de l’Intérieur.

6. Report des élections par rapport au calendrier républicain
(2006 et 2007).

Tout report, à une période se situant au delà des échéances prévues par la loi serait une violation de la Constitution qui fixe la durée des mandats des députés et du Président de la République, de manière précise. Ceci, pour toute tentation en direction d’un report au delà des échéances prévues par la Constitution.

Sur la question concernant l’éventualité d’élections anticipées, l’on peut rappeler que la Constitution de la République permet au Chef de l’Etat, deux années après le début de la législature en cours, de procéder à une dissolution de l’Assemblée Nationale, s’il estime qu’une telle mesure, conduisant à de nouvelles élections, peut permettre de renouveler la représentation nationale.

Ainsi, à tout moment, une élection anticipée peut survenir au Sénégal au plan législatif. De même, s’il juge que les circonstances politiques et les enjeux qu’elles induisent lui sont favorables pour provoquer une élection présidentielle anticipée, il lui est loisible de démissionner de son mandat actuel et de se présenter comme candidat à de nouvelles élections.

Ces données concernent l’aspect juridique et constitutionnel de votre question.

Mais, au delà de cet aspect, il y a l’aspect politique.

Dans la réalité, il s’agit d’un calcul pur et simple en termes de chances à comptabiliser ou de risques à prendre, sur l’opportunité de telles décisions. L’essentiel demeure que, quel que soit alpha, toute élection, à terme échu, selon le calendrier républicain ou dans une hypothèse d’anticipation par rapport aux échéances normales, se déroule dans la transparence, dans la régularité et sous contrôle contradictoire. Autrement dit, provoquer des élections anticipées, après avoir manipulé le fichier électoral, après avoir procédé à des inscriptions clandestines ou parallèles, après avoir conçu et mis de côté pour soi-même et par soi-même, des listes électorales cachées et que l’on ne fait ressortir qu’à la veille des scrutins, constituent des comportements totalement condamnables, parce que frauduleux et flagrants. Si un pouvoir compte sur ce genre de subterfuges pour s’assurer une victoire certaine, derrière les rideaux, c’est grave. Plus grave encore, si des élections anticipées doivent avoir lieu parce qu’on a fait venir de l’étranger un ou des spécialistes des combinaisons électroniques, même s’ils portent des titres officiels sans aucun lien avec la réalité de « leur mission » véritable, il s’agit là d’une fraude anticipée, orchestrée, planifiée et prête à être utilisée pour des élections anticipées. Nous ne l’accepterons pas. Des indices ont été décelés. Nous en parlerons en temps opportun.

De même, mettre dans des enveloppes, avec des complicités haut placées, des bulletins de vote que l’électeur emporte avec lui avant même d’arriver au bureau de vote, avec la consigne d’attendre d’être dans l’isoloir pour voter avec ces bulletins prépositionnés, est un délit grave contre lequel nous lutterons sans réserve.

Dans tous les cas, rappelez-vous les cartes israéliennes de 1999. Les mêmes réseaux d’information qui avaient permis d’en situer l’origine, le nombre et la destination, nous permettront aussi, quand nous le déciderons, de débusquer la présence de tels spécialistes des manipulations informatiques, venant d’Europe ou d’ailleurs et spécialement amodiés pour conduire, dans la pénombre, une fraude électronique programmée.

Nous restons vigilants. Nous détenons déjà des informations fiables sur toutes ces tentatives de manipulations futures.

7. La question de l’état-civil.

Cette question est essentielle.

Nous savons que des groupes itinérants circulent déjà, et cela depuis quelques mois, dans les régions de l’intérieur et à Dakar, ramassant auprès de citoyens et de citoyennes des cartes d’identité et des extraits de naissance. Le but visé est de préparer, parallèlement aux circuits administratifs normaux, des listes d’électeurs pour le compte du parti au pouvoir. Nous avons, entre les mains, des copies de ces listes (et je vous en confie un exemplaire), listes remises à nous comme preuves de ces comportements. Nous suivons, de très près, ces pratiques d’un autre âge. En temps opportun, nous réagirons.

J’ai moi-même posé la question au Président de la République, pour avoir des précisions sur le transfert du projet d’état-civil à la Primature, selon le décret répartissant les services de l’Etat, au lendemain du dernier remaniement ministériel, entre la Présidence de la République, la Primature et les Ministères. Il m’a répondu, à l’occasion de sa rencontre avec le CPC, qu’il ne s’agissait là que d’un projet d’informatisation de l’état-civil. Nous avons pris note de cette réponse. Dans tous les cas, pour nous, ce projet aurait dû être confié au Ministère de l’Intérieur qui assure la tutelle sur les municipalités, les conseils régionaux et les conseils ruraux.

De même, lorsque la Direction de l’Informatique chargée de plusieurs volets du processus électoral est transférée du Ministère de l’Intérieur à la Présidence de la République, ce n’est pas là un acte innocent. C’est plutôt suspect et l’on ressent, pour cette raison, des doutes constants et justifiés. L’avenir nous édifiera.

8. La fréquence des remaniements ministériels

Il est évident que la fréquence des remaniements ministériels et les changements trop rapprochés des chefs de gouvernement au Sénégal est fort préjudiciable au fonctionnement des Institutions de la République.

D’abord, les ministres nommés n’ont aucune garantie de durabilité minimale à leur poste. Il en résulte qu’ils ne peuvent planifier ni leur propre formation sur les dossiers de leur ministère, progressivement et en profondeur, ni une programmation des actions qu’ils doivent mener, selon un calendrier cohérent, puisque leur longévité ministérielle est incertaine. Le risque est alors grand que la hantise du siège éjectable ne traumatise le ministre et l’empêche de travailler. Surtout lorsqu’il arrive que ce siège éjectable s’envole dans l’espace, sans une information préalable du titulaire et sans parachute ni un filet de sécurité..

Pour bien connaître un département ministériel, il faut un minimum de 12 à 18 mois, ce qui, évidemment, n’empêche pas le nouveau ministre, s’il est intelligent et s’il est doté d’un esprit élevé d’initiative et de synthèse, de conduire son département pendant cette période d’acclimatation fonctionnelle et efficace, tout en apprenant le contenu de ses dossiers..

Par ailleurs, ce qu’il faut regretter, au delà de ces remaniements fréquents, ce sont les charges récurrentes résultant d’un mouvement giratoire et accéléré, des cabinets ministériels dont les nominations des membres s’effectuent à un rythme effréné, avec des déménagements et des passations de service coûteux et dérangeants pour tous.

Par dessus tout, le Premier Ministre, dont les missions intègrent principalement la coordination et le contrôle de tous ces mouvements administratifs, perd beaucoup de temps qu’il aurait pu consacrer à la conduite des grands dossiers de l’Etat, des dossiers financiers, des dossiers économiques, et des dossiers sociaux, notamment.

9. Relations entre Wade et ses Premiers Ministres

Sur cette question, il n’existe pas de doctrine ni de traditions établies. Il ne m’a pas été donné de rencontrer chez le Président de la République, dans nos relations, des manifestations d’humeurs, ni de manque de courtoisie ou même de méchanceté dissimulée.

Mais, le Président Abdoulaye Wade agit selon sa vision propre et selon sa perception personnelle des évènements et des phénomènes qui, pour lui, marquent la vie de l’Etat. Lui-même, je le crois, n’a pas une idée élaborée d’une méthode de travail avec ses Premiers Ministres. Alors, tout relève, finalement, de la personnalité de ces derniers, de leur formation, de leur expérience et de leur conception de la vie d’un second, au plan professionnel, dans ses rapports avec un chef qu’il faut soutenir avec loyauté, sans jamais renoncer, à une liberté de penser ni à celle de lui dire la vérité, pour l’aider dans sa mission. Sans quoi un Premier Ministre devient un robot livré aux fluctuations des états d’âmes, des humeurs, des moments d’euphorie ou de préoccupations justifiées ou non du Président de la République, face aux exigences de la direction d’un Etat.

Dans ce domaine, encore une fois, je n’ai jamais eu de difficultés majeures avec le Président Abdoulaye Wade. Je lui donnais mes avis et opinions, quand il le fallait. Quand il prenait une décision sans que je fusse consulté, je le laissais en assumer la responsabilité, en le lui soulignant clairement, dans la sérénité la plus totale. J’ai déjà indiqué que souvent il décide seul et quand c’est le cas, il peut se tromper seul, en engageant, malheureusement, l’Etat et la nation. Cela dit, il lui aussi arrive de prendre des décisions pertinentes, et parfaitement appropriées.

A la veille de chaque Conseil des Ministres et souvent avant le démarrage de ce Conseil, nous nous concertions tous les deux sur des dossiers qui devaient être examinés au Gouvernement et qui devaient faire l’objet de décisions importantes. Cette méthode nous a permis, souvent, d’éviter des décisions malencontreuses, injustes, inopportunes et d’en rapporter d’autres.

10. Crise du PDS et répercussions sur le fonctionnement du Gouvernement

La crise qui secoue le PDS, et dont les Sénégalais sont les témoins chaque jour, ne constitue pas un sujet de réflexion pour moi. Il s’agit d’une situation que le PDS a lui-même créée et qu’il développe à sa guise, pour des raisons qui nous sont inconnues. Le drame est qu’au lieu de se consacrer au travail de l’Etat, à différents niveaux, ceux qui sont empêtrés dans cette crise passent le plus clair de leur temps dans des querelles internes, et cela presque dans tout le pays, aujourd’hui. De ce fait, les conséquences de cette crise se répercutent sur les secteurs essentiels de l’économie nationale, en termes de baisse de productivité et de rendement. On ne s’amuse pas avec un Etat. Et c’est en cela que cette crise intra-PDS concerne aussi les Sénégalais qui ne sont pas membres de ce parti.

11. Idrissa, Wade et moi

Comme vous l’avez constaté, je n’ai jamais tendance à parler des autres.

Chaque être humain a été créé par Dieu. Les conditions dans lesquelles chaque citoyen a été élevé, éduqué, formé, exercent une influence sur les choix et sur les comportements des hommes. Chacun a ses qualités et ses défauts, sinon nous ne serions pas des hommes. Bien souvent, je me suis abstenu de répondre à des attaques directes ou indirectes, préférant pendant les 11 mois où j’ai assumé, aux côtés du Président Wade, la charge de Premier Ministre, pour servir l’Etat et la République, sans me laisser divertir sur des questions secondaires. J’ai fait, le 20 Juillet 2000, l’état de la nation, l’état des lieux sur l’économie sénégalaise, le point sur nos relations avec les bailleurs de fonds et j’ai remis à niveau les priorités et agrégats économiques que nous avions commencé d’appliquer sur le terrain, semaine après semaine, au sein du Gouvernement, sous l’autorité du Chef de l’Etat. Beaucoup de ces projets ont été suspendus voire annulés après notre départ, en mars 2001. Au détriment de l’Etat et du pays. Je constate que certains d’entre eux, remontent en surface, petit à petit.

Comme vous le savez, nous avons quitté le Gouvernement, non pas parce que je lorgnais le fauteuil du Président de la République – je n’en avais nullement ni l’intention ni le temps – mais bien parce que j’ai refusé, soutenu en cela par notre parti, de fondre l’AFP dans le PDS. Il ne pouvait être question que je pusse accepter, moyennant une position privilégiée, promise à moi par Me Wade, au sommet de l’Etat et à ses côtés, comme Premier Ministre et numéro 2 du PDS, de dissoudre l’AFP, trahissant ainsi ceux qui, avec moi, avaient décidé de créer ce parti au nom d’un idéal qui est plus réel et plus vrai que jamais, aujourd’hui, et qui reste la source d’inspiration de notre combat.

Et nous referions la même chose, si la question nous était encore posée aujourd’hui.

Nous demeurons fidèles à nos choix, c’est une question de principe. Les objectifs que nous visons concernent les Sénégalais, leur unité, leur promotion, leur bien-être, leur sécurité et l’assumation de leur destin dans le monde, maintenant et demain. Ces objectifs dépassent le PDS, l’AFP et tout autre parti politique. Ils ne sont ni négociables ni cessibles. Et quand nous ne serons plus de ce monde, d’autres générations continueront de les prendre en charge, en refusant, consciemment et courageusement, de prendre racine sur un terrain d’avantages matériels ou de confort douceret en lieu et place d’un don total de tout ce qu’elles possèderont, au profit de la nation.

12. Mal gouvernance et projets de Wade

La mal gouvernance se définit par trois données de déficiences qui ont noms : incompétence, manque de vision et absence de toute maîtrise des idées, des initiatives, des mécanismes, des procédures et des méthodes nécessaires à une bonne gestion des affaires publiques.

Gouverner, c’est organiser une vision et la traduire en actes concrets au profit du plus grand nombre, dans tous domaines relevant de la puissance de l’Etat et qui constituent la trame d’un programme continu d’actions planifiées et exécutées sur le terrain.

Gouverner, c’est aussi avoir le sens du réel, dans la conception et dans l’exécution de projets à hauteur d’hommes, constructibles à l’aune des capacités physiques, techniques, économiques, financières et humaines d’une nation. C’est concevoir et gérer une ambition : rendre heureux les citoyens d’un pays, en les mettant, avec leur propre consentement, au service de la sécurité, du bien-être et de la santé de tous.

Sous ce regard, nous attendons tous, les yeux ouverts, l’exécution de ce que vous appelez les grands projets de Wade. Ceux qui, nombreux, sont habités par le doute et se posent des questions multiples, à propos de ces grands projets, sont sincères sincères lorsqu’ils s’inquiètent sur tous ces projets.

La totalisation de leurs coûts de réalisation poserait un problème même à des pays riches comme ceux d’Europe et d’Amérique du Nord, tellement sont élevés ces coûts. Me Wade peut être sincère, mais a-t-il conscience de ce que ses projets faramineux sont, pour la plupart, irréalisables. Il semble que les travaux de l’Aéroport international Blaise Diagne de Ndiass ont commencé par la clôture. C’est une première, dans l’histoire des travaux de cette envergure, en Afrique et peut-être même dans le monde. En même temps, l’on nous dit que les déplacements des villages qui se trouvent sur le site choisi posent problème. Quid des cimetières musulmans de ces villages ? Vont-ils être transférés, aussi, ces cimetières musulmans, où les morts ont été enterrés à même la terre, dans de dignes mais modestes sépultures, depuis des décades voire des siècles ? Une étude de faisabilité technique a-t-elle été faite et par quel groupe connu pour ce genre de projets ? Les études pédologiques concernant les types de sols, les études de résistance par rapport à la direction dominante des vents, c’est-à-dire le régime des vents ont-elles été faites ? Quel est le coût définitif des travaux de cet aéroport ? Quels ont été les avis ou décisions, par rapport à ce projet, d’institutions spécialisées comme l’ASECNA (Agence pour la Sécurité de la Navigation en Afrique, créée par la Convention de Madagascar, au début des années 60, et qui est chargée de l’administration et du contrôle des espaces aériens des pays membres, comprenant la France et plus de 15 pays africains francophones y compris le Sénégal), l’OACI (Organisation de l’Aviation Civile Internationale), qui est une institution des Nations-Unies, installée à Montréal et dont l’avis préalable est déterminant pour toute construction dans le monde d’un aéroport à vocation internationale l’IATA, qui est l’Association internationale des transports aériens, installée à Genève et qui assure une coordination générale sur l’ensemble des activités aéroportuaires dans le monde ainsi que sur les tarifs et régimes juridiques des vols internationaux et transcontinentaux, sur la base d’une réglementation acceptée par toutes les compagnies membres ? Il est juste que nous voulions être informés sur toutes ces questions. Idem sur les autres grands projets du Président de la République, comme les projets dits du NEPAD sur les infrastructures continentales en Afrique, sur un navire récemment lancé au Port de Dakar, immatriculé à Nassau, et qualifié de premier navire du NEPAD. A quel titre ce navire est-il un navire du NEPAD, par exemple ? A quand le premier avion du NEPAD, le premier train du NEPAD, le premier aéroglisseur du NEPAD, le premier domaine agricole du NEPAD ? Le NEPAD est un projet sérieux, un concept porteur d’espoir, une vision et un objectif à réaliser au profit de tous les peuples africains. Sans aucun doute et nous sommes tous favorables au NEPAD. Mais ce projet ne peut commencer par un navire.

Tous les peuples africains doivent se mobiliser pour la réalisation de l’idéal et des projets inscrits dans le cadre du NEPAD. Mais il faut d’abord partir du Plan de Lagos de juin 1980 et de tout ce qui a été élaboré, à Addis - Abéba, sous l’égide des Nations-Unies et de l’OUA, pendant quatre décennies, par les Experts de la CEA (Commission Economique pour l’Afrique, une Institution de l’ONU, créée pour le développement du continent africain). Si le NEPAD veut devenir une réalité tangente, l’Union africaine doit le prendre en charge, lui trouver un siège dans une capitale africaine, un personnel réduit mais qualifié, le doter d’instruments juridiques et de moyens effectifs et appropriés pour développer ses ambitions et les objectifs qui lui seront assignés, le raccorder aux réseaux transnationaux de développement, pour résoudre la priorité des ressources et celle non moins importante de l’expertise.

13. Les 43 milliards de Thiès

Je n’ai pas beaucoup d’informations sur ce dossier, mais je suis solidaire avec les populations de Thiès pour réclamer et recommander l’achèvement et même l’extension des travaux en cours. C’est un plus pour Thiès et pour le pays. Cependant, l’Etat, qui a pris la responsabilité d’engager ces travaux, doit trouver les mécanismes pour en contrôler l’effectivité, les coûts et la conformité de leur engagement à la réglementation en vigueur en matière de marchés publics. Les populations de Thiès profiteront à juste titre, de ces infrastructures. Il ne faut donc pas regretter que ces travaux aient été effectués à Thiès. Tout le reste relève de la responsabilité du Gouvernement et des autorités qui ont initié et conduit ce dossier. Des clarifications s’imposent. Le peuple les attend.

Pour le reste, attendons de voir comment la suite de ce dossier sera géré. Dans tous les cas, il faut éviter que ne se renouvèle ce type de comportement au Sénégal. Les procédures sur les marchés publics doivent être respectées.

14. Regard sur la diplomatie sénégalaise

La diplomatie de tout pays reflète tout à la fois ses valeurs culturelles, ses réalités nationales, la perception dont il est l’objet dans le monde, ses ambitions, ses capacités et le poids dont il pèse dans la gestion des dossiers et des problèmes internationaux. Elle doit aussi être au service du développement national, par le biais de la coopération économique, scientifique et technique entre pays et nation.

Sous cet éclairage, le Sénégal a longtemps bénéficié d’une diplomatie active, intelligente, respectée, discrète et efficace. Le Président Léopold Sédar Senghor avait coutume de dire que la diplomatie ne se déroule pas sur la place publique. La connotation liée à la discrétion fait, en réalité, la qualité et la force d’une diplomatie digne de ce nom. Aujourd’hui, l’on peut regretter certains effets d’annonce auxquels veut nous habituer le Président de la République, on ne sait pour quelle raison. De telles attitudes, que nous pouvons juger en tant que citoyens, tendent à nous isoler de nos voisins ou par rapport à d’autres pays. Parfois, elles créent des ennemis au Sénégal, à des moments où nous devrions plutôt ménager certaines susceptibilités chez nos amis traditionnels.

De même, certains dossiers qui devraient être gérés dans le secret diplomatique font l’objet de prises de position publiques, souvent exprimées depuis l’étranger, de manière fort dommageable pour l’image de notre pays. Les Sénégalais sont presque toujours les derniers informés.

Comme conséquence de ce type d’attitudes, une certaine idée du Sénégal – idée qui était une référence de sagesse, de mesure, de discrétion et de disponibilité– se reflète au travers d’un prisme déformant. Il est temps de redresser la barre, si le Président de la République accepte d’écouter ses Conseillers et ses diplomates, aucun être humain n’étant infaillible ou non correctible.

Par ailleurs, la pratique diplomatique sénégalaise a toujours reposé sur trois piliers référentiels : d’abord, la protection de notre souveraineté nationale qui induit notre intransigeance sur le principe de l’autonomie de la décision en toutes matières et circonstances, ensuite le respect de nos partenaires dans la plénitude de leur souveraineté sans que celle-ci puisse réduire la nôtre propre, et enfin un élan réfléchi et concerté d’osmose avec les pays amis, pour défendre et enrichir ensemble nos intérêts respectifs et complémentaires, dans l’esprit et dans le cadre d’une coopération mutuellement profitable.

Sous cet éclairage, il est loisible à tout analyste politique d’identifier les éléments de fidélité de la diplomatie sénégalaise actuelle, par rapport à ces critères et choix qui ont été au centre des relations internationales de notre pays, depuis son indépendance. Les réajustements sont nécessaires voire indispensables. De nouvelles réformes doivent intervenir, dans ce domaine, dans le fond comme dans la forme.

Cela étant, j’ai de la considération pour l’équipe qui dirige actuellement le ministère des Affaires Etrangères et pour son chef. J’ai dirigé ce ministère, moi-même, pendant onze années, comme chef de la diplomatie sénégalaise, successivement sous le magistère du Président Léopold Sédar Senghor puis sous celui du Président Abdou Diouf. Il s’agit d’une mission difficile, délicate, complexe.

Il y a simplement que le Chef de l’Etat, qui définit les orientations générales de cette diplomatie, doit toujours avoir le souci, en défendant les intérêts du Sénégal, de ménager ceux des autres. Cependant, il ne doit jamais oublier qu’il est d’abord Président du Sénégal, élu à ce poste, par le peuple souverain et que, pour cette raison, les intérêts du Sénégal passent avant tous autres intérêts, ceci excluant naturellement toute forme d’ignorance des droits ou préoccupations des autres nations.

15. Le NEPAD, la France et les passeports diplomatiques délivrés à des autorités sénégalaises, administratives, politiques, religieuses ou autres.

Nous avons déjà parlé du NEPAD. Nous sommes favorables au projet, à l’idée, au concept et nous acceptons les objectifs visés. Il n’est pas nécessaire d’y revenir.

Vous parlez de la France. Vous savez ce que ce pays représente pour le Sénégal et pour les Sénégalais. Plus de trois siècles de compagnonnage tissent des liens indissolubles entre des nations et des peuples qui ont appris à se connaître, à s’estimer, à s’aimer, à marcher ensemble dans la même direction malgré des différences sur les niveaux de développement, les us et coutumes liés à l’environnement civilisationnel, cet environnement étant parfois mutant dans son évolution. Un seul exemple, celui de l’histoire de notre monnaie : les premiers billets de banque remontent à 1853, avec la création de la Banque du Sénégal. Ont été créées, par la suite et successivement, en 1901, la Banque de l’Afrique Occidentale, en 1955, l’Institut d’Emission de l’Afrique Occidentale française et du Togo, puis en 1962, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, avec quatre séries d’émission de billets à partir de 1901 et quatre séries d’émission de billets, sous le régime de la BCEAO, en 1962, 1976, 1991, et 2003. Tout ceci a été fait avec la France. Le Sénégal possède à la Banque de France un mécanisme qui s’appelle le Compte d’opérations à partir duquel notre commerce extérieur s’effectue, sans difficultés, avec nos partenaires extérieurs, par un système de compensation garanti par la France, dans le cadre d’accords signés avec tous les pays membres de la Zone Franc, et cela même après l’avènement de l’Euro qui est la monnaie commune aux pays de l’Union Européenne, dont la France.

L’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine) s’inscrit dans cette même logique de solidarité et d’appui aux économies de nos Etats. Comment voulez-vous qu’avec de telles réalités, la France ne soit pas et ne demeure notre premier partenaire dans le monde ? Cette situation, que les Sénégalais acceptent et qu’ils n’échangeront contre rien, aujourd’hui ni demain, ne peut nous empêcher d’entretenir des relations d’amitié et de coopération avec d’autres pays et d’autres nations. Mais les acquis doivent être maintenus, élargis, consolidés avec un pays comme la France. Nous n’avons nul besoin de vouloir nous livrer à un jeu de quilles entre pays de l’hémisphère nord. Ces derniers coopèrent depuis plusieurs siècles.

Il faut ajouter que la France n’a jamais cherché à exercer une quelconque forme d’influence sur le Sénégal ni sur ses autres partenaires africains. Elle leur restitue le respect et la considération que ces derniers lui accordent, sans contrainte aucune, dans un mouvement mutuellement bénéfique parce que nous avons l’avantage, Africains et Français, de nous connaître profondément et d’avoir pris conscience de la portée, du contenu et de la mesure de nos intérêts réciproques.

Et puis, combien de milliers et de milliers d’Africains ont versé leur sang sur les champs de bataille de France, d’Asie et d’ailleurs, pour défendre la liberté d’un pays dont le destin était et demeure lié au nôtre, pendant les guerres passées ?

En ce qui concerne les passeports diplomatiques, un décret de l’Etat fixe les règles de leur établissement, en définissant, avec précision, les ayants droits. L’Etat a toujours prévu des dérogations, laissées à l’appréciation du Président de la République, du Premier Ministre et du Ministre chargé des Affaires Etrangères. Tout le reste, dans l’application pratique des principes, relève d’une appréciation de l’autorité compétente.

16. Regret d’avoir participé à l’élection de Wade ?

Je ne suis habité par aucun sentiment qui ressemblerait à des regrets.

Nous nous sommes organisés pour aider les Sénégalais à obtenir, en l’An 2000, des changements à la tête de l’Etat, avec l’espoir que ces changements conduiraient notre pays vers un mode de gouvernance plus conforme à l’évolution du monde moderne, à ses exigences et aux aspirations légitimes du peuple. Le monde entier a rendu hommage au Sénégal et au Président Abdou Diouf lui-même, pour avoir réalisé cette transition, sans heurts et dans le respect des principes démocratiques.

Nous ne regrettons pas d’avoir contribué à ce changement, même si ceux qui l’ont pris en charge l’ont orienté vers des directions contraires aux espérances de 2000.

Le livre blanc, qui a été servi aux Sénégalais, il y a quelques semaines, à l’occasion du 4ème anniversaire de la survenance de l’alternance, n’a rien apporté de nouveau à cette situation. Ce livre est sans doute trop blanc parce qu’il ne pouvait traduire en réalités une série de fictions et de non-réalités.

Le pays n’avance pas. Aucun projet sérieux, digne de ce nom, n’a commencé de germer sur le terrain pratique où les Sénégalais vivent leur vie, quotidiennement.

Nous poursuivons le même combat, aujourd’hui parce que les Sénégalais savent eux-mêmes que ces changements ne sont pas survenus. Ils les attendent toujours.

Et puis, rappelez-vous que le respect de la parole donnée est un principe sacré dans une société humaine. Ce principe doit être respecté en toutes circonstances, dans une communauté civilisée. Nous avons voté au deuxième tour pour le candidat de l’opposition qui était le mieux placé, conformément à un engagement pris, à Dakar, le 24 août 1999, dans le cas où l’AFP n’occuperait pas le premier ou le deuxième rang au premier tour de l’élection présidentielle, le 27 février 2000. Vous le savez, nous sommes restés fidèles à nous-mêmes, encore aujourd’hui.

17. Maître WADE et ses déclarations sur sa succession future

J’ai lu la déclaration que Maître Wade a faite, depuis Paris, concernant sa succession.  Je ne commenterai pas cette déclaration, ni dans son principe, ni dans son contenu.  Cependant, je peux expliquer le point de vue du citoyen et du croyant sur le sujet. Pour dire que, tout d’abord, le Sénégal n’appartient pas à Maître Wade ni à aucun Sénégalais. Ensuite, celle ou celui qui succèdera à Maître Wade. Seul Dieu le sait. Celui-là ou celle-là, le moment venu, accèdera à la tête de l’Etat. Il faut prier, simplement, pour que Dieu dote cette personne de qualités, de capacités et de dispositions qui lui permettront de ne jamais oublier que tout pouvoir est temporel, sauf celui de Dieu, ce qui veut dire que le pouvoir d’un homme finit toujours par s’arrêter, en douceur ou autrement, selon la volonté du Créateur.

Même dans les dynasties, où il est prévu dans l’entendement humain, un mode de succession automatique par ordre de primogéniture, il arrive que l’ordre établi soit bouleversé avant terme, de manière inattendue. Qui sait ce qui, demain, se passera, hors Dieu lui-même ?

Notre souhait c’est qu’en temps opportun, les Sénégalais, pénétrés de cette vérité intangible, s’ arment de sagesse et de sérénité, et décident dans la paix et dans la concorde nationale, de choisir, par la voie des suffrages, celui ou celle d’entre eux à qui ils voudront confier la direction de leur pays, pour une durée telle qu’elle sera prévue par la Constitution de la République. Dans la transparence et selon les règles de la démocratie républicaine.

Maître Abdoulaye Wade peut donc garder son calme et conduire l’Etat jusqu’au terme de son magistère dont Dieu seul connaît le moment de la survenance ainsi que les conditions dans lesquelles son mandat s’achèvera. A son égard, nous ne ressentons ni haine ni aversion.

En tant que croyants et en tant que citoyens, nous souhaitons pour lui et pour sa famille, paix intérieure et sérénité dans ce qu’ils font à la tête de notre pays.

Que Dieu aide le Sénégal pour qu’à cette occasion, tout se déroule dans l’unité nationale, dans la paix et dans préservation des intérêts du Sénégal.

Et puis, le prédécesseur de Me Wade avait-il prévu, prédit ou organisé, pour l’actuel Chef de l’Etat, une quelconque possibilité de lui succéder, lui trouvant des qualités ou des dispositions pour aujourd’hui occuper cette fonction ?

Je n’en dirai pas plus.

18. Le monde rural

Il est aujourd’hui établi que les pays que l’on cite, dans le monde, comme ayant atteint un niveau de développement durable et appréciable, ont accordé, à de rares exceptions près (les pays pétroliers du Golfe), une importance primordiale, au secteur agricole et à ses domaines connexes, comme l’élevage, les forêts, la protection de l’environnement. Même l’Arabie Saoudite, depuis une vingtaine d’années déjà, s’est attachée à développer, en plein désert, sous serre ou dans des zones choisies pour leur climat relativement tempéré, la culture du blé et de certains légumes.

Le Japon, qui dispose de superficies limitées pour l’agriculture, développe, avec succès, la production de semences sélectionnées. Sur des surfaces réduites, ce pays pratique l’agriculture intensive et arrive même à exporter des éléments de technologie en matière agricole.

Le Sénégal, avant l’industrie et le commerce, a une vocation naturelle de pays agricole. Depuis des siècles, l’agriculture et le monde paysan ont contribué au développement du commerce et des services, à celui de la recherche en matière de semences sélectionnées d’arachide et de céréales : mil, maïs, sorgho et fonio.

Chaque année, entre novembre et janvier, pendant la période dite de la traite, le bassin agricole, dans sa partie couvrant le Sine et le Saloum, recevait, régulièrement, 75 milliards de F CFA à la vente de la récolte arachidière. La zone de Kaffrine, à elle seule, recevait, sur ce montant, 45 milliards de F CFA. Depuis, quatre années, ou plus, cette somme d’argent , qui était entre les mains des producteurs paysans, a totalement disparu. Il ne s’agit pas d’un manque à gagner. Il s’agit d’une perte sèche et une source d’appauvrissement endémique et croissant que ni les déclarations des ministres, ni les descentes ponctuelles du Chef de l’Etat à Kaolack ou à Kaffrine, une fois l’an et pour quelques heures seulement, ne peuvent compenser.

Le monde rural est abandonné à lui-même, son avenir compromis, son tissu économique détruit, jusqu’au capital semencier.

Quand prendra donc fin ce calvaire paysan ? Les Sénégalais se posent la question.

19. Agenda politique de l’AFP

L’AFP a conçu et a commencé de mettre en œuvre un agenda politique cohérent.

Notre parti a tenu, en mars 2003, son premier Congrès ordinaire, comme il l’avait envisagé, à l’issue d’une période de 14 mois de structuration de nos instances de base, sur l’ensemble du territoire national. Ce Congrès a consacré la fin des instances provisoires de décision, mises en place au moment de la création du parti, comme nous nous étions engagés, à le faire dès janvier 2000, en prenant la décision de mettre fin à l’ensemble des structures provisoires du parti, depuis les cellules jusqu’au Bureau politique, dès après la structuration des instances de base, ce qui nous a pris 14 mois.

Notre Comité directeur s’est réuni en décembre 2003, la Convention nationale tiendra sa session au mois d’octobre 2004 et le Bureau politique de l’AFP se réunit tous les jeudis à Dakar, conformément aux Statuts du parti, sauf pendant le mois d’août qui est un mois de congé pour le parti.

Depuis le dernier trimestre de 2003, nous effectuons des tournées de proximité qui durent en moyenne une semaine, région après région, auprès des communautés rurales, des villages centres ainsi que des visites à des autorités et personnalités de la société civile, des milieux religieux chrétiens et musulmans, des sociétés traditionnelles. Ces visites sont l’occasion d’une mobilisation des jeunes, des femmes, des personnes du troisième âge et des structures mixtes. Elles permettent aussi des discussions ouvertes et directes avec la base du parti.

Nous consolidons ainsi, progressivement, notre base politique qui est réelle et qui existe, aujourd’hui, dans l’ensemble des communautés rurales et dans chaque village du Sénégal. Nous avons pu le constater, récemment encore, dans les trois départements et communes de la région de Kolda, de même que dans ceux de la région de Matam que nous avons parcourue, de long en large, tout récemment, dans le courant de ce mois de mai 2004. Dans deux semaines, ce sera le tour de la région de Thiès, puis de celle de Tambacounda. A la rentrée, suivront les régions de Louga, Saint-Louis, Diourbel, Fatick, Kaolack et Ziguinchor.

Ainsi, lors des Assemblées générales que nous avons tenues, à l’occasion des meetings organisés par les militants, pendant les veillées nocturnes tenues avec les responsables et animateurs AFP, les discussions ont tourné, de manière constructive, autour de cet agenda politique de l’AFP. Le parti vit, quotidiennement, sur le terrain. C’est ce qui conduit sans doute le parti au pouvoir à fabuler souvent, avec le support de la télévision nationale, sur de prétendus déplacements de militants AFP vers le PDS. Mais l’AFP n’est pas un parti chasseur de prime. L’AFP étend sa base, sans tambour ni trompette et elle est fière de le faire.

Les chasseurs de primes sont connus. Et ils ne prennent dans leurs filets que ceux dont la tête a un prix.  Pour le reste, nous préparons activement toute prochaine échéance électorale, en rapport direct et en corrélation avec les partis membres du CPC.

Dans le même temps, le parti poursuit ses relations internationales avec des partis frères d’Afrique, d’Europe, d’Asie et du continent américain. Ainsi, des délégations représentent l’AFP à différents congrès de partis amis, à des séminaires et colloques internationaux. De même, le parti apporte une assistance, à leur demande, à des partis politiques africains pour aider ceux-ci à parfaire leur organisation interne ou à affiner leur stratégie politique comme partis d’opposition ou partis au pouvoir, dans différents pays.

Les animateurs et la direction de l’école du parti assurent cette mission, jour après jour, appuyés par les mouvements nationaux des femmes et des jeunes de l’AFP.

20. Absences du Secrétaire Général et fonctionnement de l’AFP

L’AFP fonctionne sur la base d’un programme qui a été adopté par le Congrès de mars 2003. Ce programme s’applique depuis la base jusqu’au niveau supérieur à partir de modules élaborés en cercles concentriques et qui prennent en charge, selon différents volets, toutes les composantes de ce programme.

Le flux vertical qui porte ce programme se croise avec l’axe horizontal qui permet à chaque instance d’évoluer sous la direction de ses animateurs, sous le contrôle flexible mais constant de l’instance supérieure. Ainsi de suite jusqu’au Bureau politique composé de 66 membres élus par le Congrès.

A la lumière de ces données, que le Secrétaire Général soit présent à Dakar ou qu’il soit absent du Sénégal, cette situation ne constitue nullement une gêne pour le fonctionnement régulier du parti. Quand je suis absent, M. Madieyna Diouf, Coordonnateur National, préside les réunions du Bureau politique. Moi-même, je demeure constamment en contact avec M. Diouf et avec les chefs des différents départements du Bureau politique, quand je me trouve à l’étranger. Pendant ce temps, les autres instances de l’AFP fonctionnent, à la base.

Nous planifions, de cette manière, les activités que je dois présider personnellement, qu’il s’agisse des initiatives prises par les femmes, les jeunes ou les structures mixtes, et celles que président les collaborateurs du Secrétaire Général.

Il faut rappeler que j’accomplis des missions de Consultant dans plusieurs continents, en fonction des nécessités ressenties par les Institutions internationales comme l’ONU, l’Union Africaine ou des Gouvernements d’Afrique et même européens.

Ce genre d’activités ne me gêne nullement et n’a pas de conséquences dommageables sur le fonctionnement de l’AFP. Je dois ajouter que notre parti n’est pas une formation politique où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un homme. Les décisions engageant le parti sont élaborées et prises selon un processus de concertation, comme cela a été le cas chaque fois que nous avons eu à rencontrer le Président de la République sur les dossiers importants de la nation, ou dans nos différentes réunions ou consultations avec d’autres partis politiques.

Enfin, le parti compte en son sein, au niveau des régions comme au niveau national, plusieurs commissions techniques spécialisées sur les questions de développement. C’est par le biais de ces commissions techniques, dont certaines sont animées par les cadres AFP de l’ANCP (Alliance Nationale des Cadres pour le Progrès), et de l’ANUP (Alliance Nationale des Universitaires pour le Progrès) que le programme alternatif de gouvernement adopté par le Congrès de 2003, est régulièrement mis à jour.

21. Notre vision pour le Sénégal de demain

Le Sénégal de demain se construit à partir du temps présent.

Les acquis démocratiques réalisés depuis Senghor et qui se sont poursuivis et élargis avec Abdou Diouf doivent être consolidés avec Abdoulaye Wade. Sur cette ligne de pensée, d’action et de comportement, les Sénégalais doivent être en mesure de cultiver des attitudes et des réflexes susceptibles de porter consciemment, une ambition nationale sans cesse densifiée, enrichie au contact des réalités mouvantes du monde moderne.

La perspective que j’entrevois et qui ouvre la voie à un Sénégal nouveau n’est pas une perspective de rupture mais d’une continuité génératrice de nouvelles capacités et de nouvelles dispositions pour assumer une ambition à la hauteur de destin pour toute une nation.

Notre pays recèle, sans aucun doute, des ressources naturelles insoupçonnées. Il ne s’agit pas d’un rêve, un jour les Sénégalais apprendront, comme c’est le cas en Mauritanie aujourd’hui et en Guinée Equatoriale, il y a quelques années, la découverte en abondance d’une matière première apportant de nouveaux revenus. Ceux qui ont procédé à des recherches approfondies savent que le système de la télédétection permet, à présent, à partir de satellites, d’identifier et de situer avec exactitude, des ressources minières et minérales, partout sur la surface du globe, sous les mers et les océans, ainsi que dans les massifs montagneux et dans les zones désertiques.

L’exploitation de ces ressources dont l’existence n’est pas toujours portée à la connaissance des pays concernés, fait l’objet d’une programmation qui relève du secret scientifique et de considérations stratégiques. Ces considérations sont liées à un souci des équilibres à préserver en matière de prix commerciaux et pour la paix entre les Etats dans leurs échanges trans-nationaux.

Sous l’éclairage de ces données, j’entrevois, raisonnablement, un Sénégal de demain bénéficiant de possibilités économiques, industrielles, commerciales, dont il sera pourvu à suffisance, avec une agriculture modernisée, intensive, exportatrice de produits et même de services et de maîtrise technique.

22. Un message pour le Sénégal

Ce message ne peut être qu’une invitation au dialogue, à la tolérance mutuelle, à la patience, au travail, à l’unité nationale.

Les sociétés marquées du sceau de la pluralité des idées, des initiatives, des éléments de projets de sociétés, se sont celles-là qui ont le plus de chances d’émerger et de survivre dans le choc des intérêts et dans le mouvement mondial de recherche de solutions nouvelles et appropriées aux problèmes et aux phénomènes de notre temps.

Nous devons développer une foi en Dieu, solide comme l’airain, prendre conscience, sans discontinuer, de ce que nulle autre nation, ne financera, ni ne réalisera à notre place notre accession à la catégorie des pays industrialisés.

Nous devons accepter cette réalité que nous devons nous-mêmes prendre en charge notre développement. Sans quoi, nous attendrons encore longtemps pour avancer sur le chemin de la promotion économique conduisant au bien-être et au bonheur des Sénégalais.