Ce n'est sûrement pas ce dialogue-là qui fera avancer le pays

 

Par Mody Niang

 

Tivaouane a invité le président Wade à dialoguer avec l'opposition et a même proposé un médiateur. Cette invitation, que Touba a eu aussi à lancer au moins une fois, est diversement appréciée. Nos chefs religieux étant considérés à tort ou à raison comme des régulateurs sociaux, c'est leur droit le plus absolu, et peut-être leur devoir d'appeler à ce dialogue. Le problème, pour ce qui me concerne, ne se situe pas à ce niveau. Me Wade boucle ses dix ans de pouvoir, il n'a jamais pu avoir avec l'opposition un dialogue sincère et fructueux. Celui auquel appelle le Khalife général des Tidianes, si jamais il devait se tenir, ne ferait guère mieux.

Me Wade n'est pas un homme de dialogue. Il est plutôt profondément partisan. C'est un homme de clan, de coterie, de surcroît particulièrement suffisant. Il se croit sorti des cuisses de Jupiter. Il est vrai qu'il est bardé de diplômes, notamment d'une agrégation en droit et en sciences économiques et d'une dizaine de licences. C'est, du moins, ce que chantent à l'envi et sur tous les toits ses tonitruants courtisans, qui lui font croire finalement que c'est un surhomme. Et il finit par en être convaincu, au point qu'il n'est pas le moins du monde gêné d'affirmer publiquement que des 12 millions de Sénégalaises et de Sénégalais, il ne trouve pas un seul homme, une seule femme capable de le remplacer ("L'Observateur" du 17 mars 2004). Peut-être son fils chéri, dont tout indique qu'il le prépare à sa succession.

Me Wade est surtout friand de louanges et particulièrement rétif aux critiques. C'est un homme intelligent, un génie qui a réfléchi sur tout. Il nous en a plusieurs fois administré la preuve. N'est-ce pas lui qui, en marge du deuxième Sommet de l'Union africaine (Maputo: 10-12 juillet 2003) s'exprimait ainsi, lors d'une interview accordée à l'envoyé spécial de "Sud quotidien: " Les femmes ministres me donnent entière satisfaction dans leur travail gouvernemental. Elles viennent me demander, à chaque fois, la voie à suivre, ce qui n'est pas le cas des hommes ministres. Certains d'entre eux se permettent de tenter des choses dans leurs secteurs respectifs sans s'en référer au président de la République, en oubliant que nous avons depuis longtemps tracé la voie à suivre (...)" ? Que peut-on raisonnablement attendre d'un dialogue avec un tel homme, qui ne permet même pas à ses ministres de tenter quoi que ce soit dans leurs secteurs respectifs, sans se référer à lui ?

Me Wade aime surtout passionnément le pouvoir et ne supporte pas qu'on le lui dispute. Il doit en jouir tout le temps qu'il lui faudra avant de le passer à l'homme ou à la femme qu'il nous aura choisi (e). Comment dialoguer avec un tel homme, qui ne conçoit le dialogue que comme un moyen, un instrument pour domestiquer et museler l'opposition, en lui ménageant quelques strapontins dans nos différentes institutions? C'est ainsi qu'il a eu raison d'individus comme Djibo Ka, Abdourahim Agne, Me Babou, etc. J'ai donc de sérieuses réserves par rapport à cette proposition de dialogue faite ça et là à Me Wade. D'abord, la classe politique en général et le président de la République en particulier, ne devraient pas attendre qu'on le leur propose du dehors: le dialogue, comme l'organisation régulière d'élections démocratiques, la liberté de presse et d'expression, sont consubstantiels à la Démocratie. Ils en constituent, pour l'essentiel, les voies respiratoires.

Je ne crois surtout pas à ce dialogue dont on choisit d'office le médiateur. J'y crois d'autant moins que l'homme proposé est loin de pouvoir garantir la neutralité qu'on est en droit d'attendre légitimement d'un médiateur.

Tivaouane a aussi conseillé au président Wade de pardonner à ceux qui l'ont offensé et d'appeler ceux qui avaient quitté sa formation politique. Il devrait lui conseiller aussi, et peut-être surtout, de nous demander pardon pour les fautes lourdes qui jalonnent son immonde gouvernance. Il devrait lui conseiller de demander pardon au peuple du 19 mars 2000, dont il a trahi les espoirs et les attentes d'une meilleure gouvernance. Tivaouane ne devrait surtout pas se préoccuper des questions concernant le parti de Me Wade: ce n'est pas son rôle de s'attarder sur les questions politiciennes.

Il est vrai que ma posture est plus commode que celle de l'opposition qui ne peut se permettre de rejeter catégoriquement la proposition de dialogue de Tivaouane, même si elle est sûre que rien de vraiment sérieux ne peut sanctionner un dialogue avec Me Wade qui, comme l'a rappelé opportunément Serigne Mansour Sy Diamil, " ne connaît pas sa fonction". Il n'est pas dans la peau de cette fonction: il est politicien jusque dans l'âme. Il n'est d'ailleurs que ça et en administre toujours la preuve. Il est surtout incapable de faire la part des choses. Il mélange les genres et ne se préoccupe que de ses intérêts du moment, de ceux de sa famille et à un moindre degré, de ceux de son clan. Soro Diop, du journal "Le Quotidien", l'un des meilleurs analystes de l'infect régime libéral, illustre ce travers du personnage en ces termes ("Le clou", édition du 25 février 2010 du même journal): "Quand l'élan paternel se mêle à la fonction présidentielle, sans même aucune précaution de séparation entre l'un et l'autre, c'est que les principes d'équité dans un Etat de droit ont été sacrifiés sur l'autel d'une monarchisation qui ne conçoit rien avec une décence républicaine."

L'éthique, la décence républicaine sont cruellement absentes des choix de Me Wade. Il trouve surtout beaucoup de plaisir à médiatiser à outrance une pratique aussi malsaine que la transhumance. "Walf' Grand-Place" rend ainsi compte de l'audience qu'il a accordée à dix conseillers de Benno Siggil Senegaal de la Communauté rurale de Porokhane, qui "ont tourné casaque pour répondre à l'appel des sirènes bleues". Le journal ajoute que " le Chef de l'Etat, visiblement aux anges, a offert une 4x4 à Serigne Mbacké Madina, membre de la délégation et fils cadet de Serigne Moustapha Bassirou Mbacké". Il leur a également offert "un autre véhicule L 200 ainsi qu'une quinzaine de moulins et des moyens financiers". Cette audience fortement médiatisée fait peu cas, comme toutes les initiatives que prend l'homme, des valeurs républicaines. Elle ne grandit ni n'honore les dix transhumants, encore moins le petit fils de Cheikh Ahmadou Bamba. Les différents "présents" qu'ils ont reçus ont été acquis, dans le meilleur des cas, avec l'argent du contribuable. Ils sont davantage un salaire, le salaire du renoncement, du reniement, de la trahison du suffrage des populations qui les ont élus. Ils constituent surtout un clin d'oeil aux autres élus de Benno, que Me Wade va s'employer à acheter avec ses inépuisables valises, d'ici à 2012.

La presse a fait état ces temps derniers de dizaines de millions de francs Cfa qui lui ont été retournés par les destinataires (deux chefs religieux). Comme quoi, nous ne devons pas désespérer de tout et de tout le monde: il existe encore dans le pays des chefs religieux qui n'oublient pas ce qu'ils sont, qui mesurent à sa juste valeur l'héritage et pas des moindres que leur ont légué leurs illustres aïeux. Ceux d'entre eux qui courent derrière les mallettes de Me Wade, auront bien du mal à justifier Demain les millions qu'ils reçoivent de ce Crésus des temps modernes. Cet argent constitue, de mon point de vue, du poison, du cyanure. Les bénéficiaires de la "générosité" légendaire de Me Wade devraient se poser la question de savoir d'où vient son argent. Ce serait déjà grave, même s'il ne s'agissait que de l'argent du contribuable. Son origine pourrait être plus illicite encore.

Rien de vraiment positif ne peut sortir d'un dialogue avec cet homme aux vilains penchants dont, en particulier, celui consistant à noircir les autres et à blanchir sans état d'âme son fils présenté comme le plus "intelligent" et le plus "propre" des Sénégalais. Aucun dialogue fructueux n'est possible avec cet homme qui érige en méthode de gouvernement la ruse et la manipulation sur lesquelles il compte toujours pour rouler ses adversaires dans la farine. Il fait feu de tout bois, y compris du bois sacré de l'Islam. Dans son édition du 25 février 2010, "Le Quotidien" a rendu publique une interview du président Wade au journal français "Marianne". Répondant à une question sur les critiques que suscite son rapport à l'Islam, notamment le fait qu'il s'agenouille devant le Khalife général des Mourides, il répond ceci: "La République est laïque mais moi je ne triche pas avec ma foi: à titre personnel j'ai besoin de la bénédiction du Cheikh, c'est moi qui me suis agenouillé, pas la République (...)." Comme d'habitude, il raconte manifestement des histoires qu'il peut faire avaler au journaliste français et non à nous. S'adressant aux enfants du Khalife général des Mourides qu'il recevait au palais de la République le 19 juillet 2007, il leur lançait ceci: "Quand je venais faire acte d'allégeance auprès de votre père, je n'avais besoin de rien: j'étais déjà président de la République. Aujourd'hui, j'ai entre mes mains tous les leviers du pouvoir et je décide de ce que bon me semble." Il n'a donc pas besoin de la bénédiction du khalife. En outre, c'est bien la République qui s'agenouille puisque, quand Me Wade va à Touba, il est revêtu de tous les attributs liés à sa fonction et y est accompagné de toute la République: le Premier ministre, le président du Sénat, le président de l'Assemblée nationale, le président du Conseil économique et social, les membres du gouvernement, etc. Il est aussi flanqué de sa minable télévision qui ne rate aucun de ses gestes. Et c'est effectivement toute la République, plus que le président de la République, que celle-ci nous montre  à genoux. En se mettant à genoux ainsi, il fait davantage un clin d'oeil aux centaines de milliers de fidèles qui, en le voyant dans cette posture, ne peuvent s'empêcher de s'exclamer "Ëskëy, notre président est un bon talibé mouride!". Et il en récolte ou espère en récolter les fruits électoraux.

Je suis donc loin d'être convaincu de son mouridisme ostentatoire. Nous aimerions en particulier savoir lire au fond de son coeur et de sa pensée au moment où il s'agenouille devant le khalife. Peut-il nous donner l'assurance que son coeur est plein de mouridisme quand il est dans cette posture? La franc-maçonnerie à laquelle il a reconnu avoir appartenu et la politique politicienne qui lui colle à la peau n'y gardent-elles pas une place, si petite soit-elle? Jusqu'à l'extinction du soleil, pour paraphraser l'autre, je ne croirai pas à la sincérité du mouridisme de cet homme-là. Son activisme outrancier masque et relègue au second plan les efforts et les sacrifices des mourides à Touba. On n'y parle pratiquement plus que des travaux de Me Wade alors que les talibés, qui ont fait venir les rails de Diourbel à Touba et construit par leur sueur et leur sang la grande mosquée, sont toujours là. C'est à eux qu'on doit la grande bibliothèque, la résidence Khadim Rassoul, l'hôpital Matlabul fawzaïni, le Puits de la Miséricorde, le grand Marché Jannatul Mawwa, etc. Ils sont encore là, plus déterminés que jamais.

Sans doute, l'Etat du sénégal (et non Me Wade) investit-il à Touba. Quoi de plus normal, dans cette cité qui compte, dit-on, entre 800000 et un million d'habitants et abrite, par temps de Magal, jusqu'à trois millions de personnes? Je ne fais donc pas confiance à cet homme qui fait tout avec ruse, avec des arrières pensées politiciennes, qui n'a d'yeux et d'oreilles que pour ses intérêts, ainsi que pour ceux de sa famille et de son clan. L'opposition, Benno Siggil Senegaal en particulier, ne doit pas se laisser distraire par un dialogue qui ne mènera à rien d'essentiel pour le pays. Elle devrait plutôt consacrer l'essentiel de son énergie à proposer au malheureux peuple du Sénégal une offre qui rassure, et à consolider son unité, même si celle-ci ne conduit pas, finalement, à une candidature unique. Elle dispose de suffisamment de temps - deux ans - pour trancher, le moment venu, cette lancinante question.

MODY NIANG, e-mail: modyniang@arc.sn