«Wade nous propose la renaissance africaine à la lueur des bougies»

Par CHEIKH KHALIFA MBENGUE, MEMBRE DU DIRECTOIRE DES CADRES DE L’AFP

Mardi, 04 Janvier 2011

Propos recueillis par Daouda GBAYA

Membre du Comité directeur et du Directoire des cadres de l’Alliance des forces de progrès (Afp), Cheikh Khalifa Mbengue fait partie des intellectuels et hommes politiques qui travaillent à élargir aux Etats-Unis les bases de l’alliance au sein de «Bennoo Bennoo Siggil Senegaal» et à vulgariser la Charte de bonne gouvernance issue des Assises nationales. En séjour au Sénégal, M. Mbengue livre ici sa lecture des questions politiques majeures, y compris celles concernant son parti.  

Le 3e Festival mondial des arts nègres vient de s’achever. Quel bilan tirez-vous de cet évènement ?  

Ce festival a été un échec avant même d’avoir commencé. Le fait que le Sénégal organise la 3e édition, après avoir organisé la première, montre que le concept n’est plus considéré par le monde noir comme quelque chose de pertinent. Si c’était pertinent, un autre pays aurait exprimé le vœu d’en abriter une édition. C’est un festival familial des arts nègres, si on sait que Wade en a confié l’organisation à sa fille, après avoir fait de son fils l’organisateur du Sommet de l’Organisation de la conférence islamique qui a été émaillé de scandales financiers. Ce festival n’a pas échappé à la règle des scandales financiers. C’est la seconde raison de son échec, parce que la restauration de la dignité du monde noir passe par notre capacité à prouver que nous donnons du sens aux notions de démocratie, de respect de l’Etat de droit et de gestion saine des ressources publiques. Comment Wade peut-il dire qu’il veut restaurer la dignité de l’homme noir en dépensant des dizaines de milliards dans cette manifestation, alors que, dans la banlieue de Dakar, des milliers de familles victimes des inondations vivent dans les eaux depuis plusieurs années ? N’était-il pas plus pertinent de restaurer la dignité de ces personnes en leur donnant la possibilité de sortir de cette vie aquatique qui est une insulte à la dignité humaine ? Comment peut-il nous faire croire qu’il veut promouvoir la renaissance africaine, alors que les sommes folles qu’il gaspille auraient pu nous permettre de sortir de la spirale des délestages ? Finalement, Wade nous propose la renaissance africaine à la lueur des bougies ! C’est grotesque.   

L’homme qui a le plus contribué à la restauration de la dignité du monde noir au cours des 50 dernières années s’appelle Nelson Mandela. En plus de son combat contre l’Apartheid, il a été un chef d’Etat au service de son peuple, au lieu de mettre le peuple au service de sa famille, comme Wade. Mandela s’est sacrifié pour la gloire de son peuple, alors que Wade veut sacrifier notre peuple pour sa gloire personnelle. Voilà toute la différence entre l’homme qui fait la fierté du monde noir et l’homme qui fait honte à notre pays.   

Votre leader Moustapha Niasse a déclaré qu’il ne sera pas candidat d’une structure autre que «Bennoo» et qu’il acceptera de se ranger derrière tout candidat qui serait désigné par Bennoo. Cela veut-il dire qu’il ne sera pas candidat, si cette coalition ne parvient pas à désigner un candidat unique ? 

L’Afp est favorable à l’option d’une candidature de l’unité portée par Bennoo et, au delà, par la communauté des acteurs des Assises nationales. Et Niasse a ajouté que l’Afp soutiendra le candidat qui sera désigné de manière démocratique par Bennoo, quel qu’il soit. Evidemment, si le choix de Bennoo se porte sur Moustapha Niasse, il acceptera d’assumer la responsabilité d’être le candidat de l’opposition à la prochaine Présidentielle. En déclarant qu’il n’envisage pas d’être le candidat d’une structure autre que Bennoo, Niasse a exprimé un pari optimiste sur l’avenir de cette coalition. Bennoo doit continuer à exister parce qu’il est devenu un patrimoine du peuple et l’unité est la voie royale de conquête du pouvoir. A Bennoo, l’unité est une identité, une pratique, un projet et, enfin, une exigence populaire. L’unité est une identité parce nous avons choisi de nous appeler Bennoo, donc de nous identifier par notre unité. Nous disloquer serait rompre notre unité et donc, perdre notre identité. L’unité est, ensuite, une pratique parce que nous sommes unis dans notre pratique d’opposition au régime de Wade ; nous avons été unis aux élections locales que nous avons remportées ; nous sommes unis dans la gestion des collectivités locales et dans le combat pour la transparence de l’élection présidentielle. L’unité est également un projet parce que nous envisageons de gérer le Sénégal ensemble, autour du programme des Assises nationales, pour redresser le Sénégal. (…) 

Est-ce que ce n’est pas mal parti du moment que Macky Sall, leader de l’Apr, a déjà annoncé sa candidature ? 

L’Afp ne dénie à personne le droit d’être candidat. Cependant, nous estimons que la candidature de l’unité est le choix de la cohérence. Quand des partis luttent ensemble contre le régime de Wade, remportent ensemble les élections locales, gèrent ensemble les principales collectivités locales du pays et élaborent ensemble un programme de redressement national, en envisageant de gouverner le pays ensemble, la conclusion logique est qu’ils aillent ensemble à l’élection présidentielle ; donc avec un seul candidat. C’est l’option de la cohérence. L’exigence populaire d’unité peut se satisfaire d’une candidature unique, de ce que j’appellerais le bloc historique de l’opposition. C’est-à-dire le bloc des partis politiques dont la posture d’opposition à Wade date d’avant les élections de 2007. Macky Sall n’appartient pas à ce bloc historique et, pour cette raison, sa candidature est plus perçue comme une candidature dissidente du Pds que comme une véritable candidature d’opposition. C’est pourquoi, s’il décidait de faire cavalier seul, ceci ne briserait aucunement l’élan populaire en faveur de Bennoo.  

Par ailleurs, ceux qui disent que la candidature de l’unité est impossible parce que le Ps n’acceptera pas de se ranger derrière un candidat issu de l’Afp, et vice-versa, perdent de vue qu’en 2012, il ne s’agira pas de désigner un candidat devant lequel tous les autres leaders devraient s’effacer, comme en 2000. Il s’agira plutôt de designer les membres d’un ticket : le candidat à la Présidentielle et celui qui, en cas de victoire, sera le Premier ministre dans le contexte d’un régime parlementaire. Rappelons que si le Fal (Front pour l’alternance) a remporté le second tour de la Présidentielle de 2000, c’est en grande partie parce qu’il y avait un ticket Wade-Niasse. En allant à la Présidentielle derrière un ticket ou un trio, avec l’identification a priori du président de la future Assemblée nationale, Bennoo présentera une équipe face à Wade, et pourra ratisser large en puisant dans les viviers électoraux de tous les membres de l’équipe. Ce qui invalide l’argument de ceux qui estiment que la candidature unique peut démobiliser l’électorat de certains leaders. Par ailleurs, les acteurs de la société civile impliqués dans les Assises nationales et les nombreux mouvements citoyens qui œuvrent à la chute du régime de Wade seraient plus à l’aise en cas de candidature unique, parce qu’ils n’auraient pas à choisir entre plusieurs candidats portant tous le programme des Assises. Si Bennoo parvient à présenter une telle équipe, le soutien populaire sera extrêmement fort et, avec l’effet d’entraînement, on pourra battre Wade dès le 1er tour. 

L’année dernière, le Président a remis au goût du jour la question de la provincialisation. Qu’est-ce cela vous inspire en tant qu’expert en la matière ? 

C’est extrêmement grave parce que le Président ne sait même pas qu’en 2007, le ministère de la Décentralisation a conduit un processus de dialogue entre les différents acteurs de la décentralisation (gouvernement, collectivités locales, administration territoriale, société civile, Ong, experts nationaux, partenaires au développement), et que ce processus a abouti à la tenue, en novembre 2007, de ce que le gouvernement a appelé les Assises de la décentralisation, avec des recommandations qui n’attendent que d’être appliquées.  

La vraie question est celle de l’approfondissement du processus de décentralisation. La loi 96-06 du 22 mars 1996 portant Code des collectivités locales a consacré l’existence de deux collectivités locales de base, la commune et la communauté rurale, et d’une collectivité locale intermédiaire, la région. La loi 72-25 du 25 avril 1972, qui a créé la communauté rurale, en a fait une collectivité locale couvrant des espaces ruraux, par opposition aux communes qui couvrent des espaces urbains. Avec le découpage territorial de 2009, beaucoup de gros villages, qui étaient des chefs-lieux de communauté rurale, ont acquis le statut de commune. Malheureusement, quand on extirpe le village-centre de la communauté rurale, celle-ci s’affaiblit fortement aux plans des ressources humaines et financières. Et le gros village qui devient une commune n’a pas, non plus, les moyens d’être une collectivité locale viable. On doit supprimer la communauté rurale et instaurer la communalisation de tout l’espace territorial national. Que tout le pays soit couvert par des communes ayant les mêmes prérogatives. A part le Sénégal, ce type de collectivité locale, ne regroupant que des espaces ruraux n’existe, à ma connaissance, qu’au Tchad, et peut-être en Rca. Dans d’autres pays comme le Mali, le Rwanda ou le Bénin, des espaces urbains et ruraux peuvent cohabiter dans une même collectivité locale.  

En communalisant tout le territoire national, on aurait d’une part, des communes couvrant l’espace de grandes ou moyennes villes et, d’autre part, des communes pouvant regrouper à la fois des espaces ruraux et une petite ville qui serait le chef-lieu de la collectivité locale. Ainsi, on réduirait le nombre de collectivités locales et on aurait des collectivités locales couvrant des espaces plus grands et disposant de plus de ressources humaines et financières, donc plus viables et plus aptes à organiser le développement local. En plus, on se situerait dans le cadre de la continuité entre les espaces ruraux et les espaces urbains contigus, parce que la plupart des petites villes ont une économie essentiellement orientée vers l’hinterland rural. 

Et le niveau intermédiaire ? On n’a pas besoin de réformer le Conseil  régional ?

Bien sûr. Après la réforme du niveau de base, il faudra réformer le niveau intermédiaire, par l’accroissement des pouvoirs de la région et sa meilleure articulation avec la commune. Il faut d’abord changer le mode de scrutin pour l’élection des conseillers régionaux. Au lieu d’être élus au suffrage universel direct, ils devraient plutôt être élus au suffrage universel indirect. Ce sont les conseillers communaux, élus au suffrage universel direct, qui éliraient leurs représentants à l’assemblée régionale, qui remplacerait le Conseil régional. Cette assemblée serait alors l’émanation des conseils communaux, contrairement à la situation actuelle où, souvent, les conseillers régionaux ne sont pas membres d’un Conseil municipal ou d’un Conseil rural. Ainsi, l’assemblée régionale serait le véritable lieu de mise en cohérence des plans de développement élaborés par les collectivités locales de la région, et elle pourrait prendre en charge très aisément les actions de développement que les communes individuellement ne peuvent pas prendre en charge. 

L’Afp va tenir son deuxième congrès ordinaire au mois de mars, soit 8 ans après le premier. Quels seront les enjeux de ce congrès ? 

Nous avons tenu notre premier congrès ordinaire en 2003, après le congrès constitutif de 1999. Le deuxième congrès aurait dû se tenir plus tôt, mais le calendrier électoral et les vicissitudes de la vie politique ont rendu sa tenue impossible jusqu’ici. 

Onze ans après sa création, notre parti doit connaître des mutations profondes. Moustapha Niasse est un homme politique de dimension exceptionnelle, mais l’Afp, tel qu’elle fonctionne actuellement n’est pas à la hauteur de notre mission. Le processus de construction de l’Afp exige aujourd’hui le rajeunissement des instances de direction, leur forte féminisation et la modernisation du mode de fonctionnement du parti. Quand M. Niasse a lancé l’Appel du 16 juin, beaucoup de personnes de sa génération l’ont rejoint dans son combat. Ce sont des hommes de valeur qui ont aujourd’hui autour de 70 ans et qui, de ce fait, ne peuvent pas incarner l’avenir de l’Afp. Moustapha Niasse a déclaré publiquement que, si cela ne tenait qu’à lui, il jouerait un rôle de moins en moins important dans le management du parti, pour faire émerger un leadership plus jeune et préparer sa succession. C’est pourquoi il estime que ce nouveau leadership doit être fortement responsabilisé au prochain congrès. C’est logique parce que si le changement de témoin ne débute pas maintenant, ce sera le vide au départ de Niasse. D’ailleurs, si, par la grâce de Dieu, Moustapha Niasse est élu président de la République en 2012, il devra démissionner de son poste de Secrétaire général de l’Afp, conformément aux principes de la Charte de gouvernance démocratique des Assises nationales. Et il serait anachronique, et inacceptable pour l’opinion nationale, que des personnes de sa génération lui succèdent à la tête du parti. Cependant, il faut préciser que le rajeunissement ne signifie pas que les quinquagénaires et les quadragénaires doivent bousculer les plus anciens. Ne pas le comprendre serait une erreur monumentale. Il faut plutôt que, dans les différentes bases, par des processus concertés, les plus âgés laissent la place aux plus jeunes, et les accompagnent dans la mise en œuvre de leur mission. L’émergence d’un leadership rajeuni et fortement féminisé et la modernisation de l’Afp s’imposent pour faciliter la victoire du candidat de Bennoo à la prochaine Présidentielle et pour aborder l’après-Moustapha Niasse avec sérénité.  

Que répondez-vous à ceux qui disent que l’Afp n’est qu’une bande d’amis à Moustapha Niasse et qu’il n’y a pas de démocratie interne dans votre parti ? 

C’est une contre-vérité que nos adversaires ont véhiculée pendant plusieurs années pour discréditer l’Afp. Il y a beaucoup de personnes qui occupent des postes importants à l’Afp et qui n’ont connu Moustapha Niasse qu’après l’Appel du 16 juin 1999. Quand quelqu’un crée un parti et que ses amis le rejoignent, c’est un indice positif. Cela veut dire que ceux qui l’ont côtoyé tout au long de sa jeunesse, de son parcours scolaire et universitaire et de sa vie d’adulte lui font confiance. C’est plutôt le contraire qui doit faire réfléchir. C’est le cas de Wade : ceux qui le connaissent depuis plusieurs décennies, qui ont vécu avec lui dans sa jeunesse et dans sa vie d’adulte, savent qu’il n’est pas digne de confiance, et ils ne sont pas avec lui.  Ceux qui ont quitté l’Afp pour rejoindre le Pds ont contribué à véhiculer cette fausse idée. Ils ont même poussé la volonté de dénigrement jusqu’à dire que notre parti n’est pas démocratique et que c’est Niasse qui prend toutes les décisions. Comment quelqu’un peut-il nous reprocher un manque de démocratie interne, pour ensuite rejoindre le Pds qui est l’un des partis les plus antidémocratiques qui soient ? Wade a même nommé les membres du Comité directeur, en violation des statuts du Pds. Ce qui fait qu’il est le seul dans son parti à détenir un mandat électif ; tous les autres responsables ont été nommés par lui.  

En mars prochain, on aura tenu trois congrès en 12 ans, là où le Pds n’a pas organisé un vrai congrès depuis 1996. Chez nous, les décisions sont prises démocratiquement et de manière concertée. Maintenant, quand on me dit que Moustapha Niasse est très influent dans le processus décisionnel du parti, j’avoue que c’est vrai, et c’est normal. C’est lié à l’histoire de notre parti. L’Afp est créée sur la base d’un processus qui est parti d’une initiative individuelle : l’Appel du 16 juin 1999 de Moustapha Niasse. Et beaucoup de gens qui sont à l’Afp y sont venus pour le soutenir. C’est comme quand le Général de Gaulle a créé le Rassemblement pour la France, en avril 1947 ; beaucoup de Français ont adhéré au parti, juste parce que c’est celui de De Gaulle. Ils sont venus soutenir l’homme qui a libéré la France. Et, naturellement, l’influence du Général dans son parti était très forte. Moustapha Niasse a bien compris tout cela, et c’est pourquoi, quand le parti doit prendre une décision importante, il s’arrange toujours pour être le dernier à donner son point de vue, juste pour ne pas influencer les autres responsables. En tout cas, notre parti évolue et renforce progressivement son identité de parti de progrès, de démocratie et de justice sociale, sur la base d’une doctrine, d’une pratique et d’une ligne politique qu’il a bâties au cours de sa jeune histoire.