« Bennoo Siggil Senegaal »

Conférence de presse du 14 décembre 2009

Déclaration liminaire

 

A la suite de l’invitation du Ministère de l’intérieur aux partis politiques pour participer à un séminaire du 1er au 5 décembre 2009 dont l’ordre du jour portait sur  un certain nombre de propositions de modification du Code électoral que le Gouvernement du Sénégal envisageait de faire, les formations politiques de l’opposition la plus significative regroupées au sein de la coalition Bennoo Siggil Senegaal avaient décidé de se concerter pour arrêter la conduite à tenir.

Après de larges consultations entre partenaires, il nous était apparu qu’il convenait, malgré la démarche cavalière du Ministère de l’intérieur, qui aurait dû consulter les partis politiques en amont de l’élaboration de toute proposition d’amendement devant affecter les règles de la compétition électorale, de répondre présent plutôt que de contester la démarche.

Bennoo Siggil Senegaal entendait, par cette décision responsable, montrer sa conviction que dans un pays démocratique, la matière électorale est, par définition, le lieu où le consensus est nécessaire, précisément pour accorder les acteurs politiques sur les règles du jeu partagées et acceptées par tous et capables de prémunir le pays contre les troubles  de lendemains de scrutins contestés.

Comme vous le savez sans doute, Bennoo Siggil Senegaal a, de tout temps, proposé au régime en place l’ouverture de larges concertations sur le système électoral, des concertations dont les résultats consensuels devront permettre l’organisation d’élections transparentes et régulières. En effet, notre conviction est faite depuis toujours que l’organisation d’élections apaisées, au moyen d’un processus électoral fiable et crédible, maîtrisé et sécurisé, passe par des concertations. Au-delà de la Coalition Bennoo Siggil Senegaal, cette conviction est partagée, aujourd’hui, par toutes les personnes de bonne foi  et  a toujours inspiré la classe politique sénégalaise ces 20 dernières années, à chaque fois qu’il a fallu réformer le Code électoral.

C’est ainsi que dès 1988 à la suite des contestations postélectorales, une table ronde avait été convoquée pour discuter, entre autres, de  la matière électorale. En dépit de l’échec de ces concertations, l’ampleur des manifestations consécutives aux élections de 1988 provoqua à partir de 1991, la mise sur pied de la Commission nationale de réforme du code électoral présidée par feu Kéba MBAYE dont les travaux conduisirent à l’adoption du Code électoral dit consensuel de 1992.

Plus tard à la suite des dysfonctionnements ayant perturbé les élections locales de 1996, des discussions, dans le cadre d’une Commission cellulaire de concertation présidée par le professeur Ibou Diaité, , malgré l’échec des travaux de cette commission, avaient abouti à la création de l’ONEL qui, comme chacun le sait, avait été un compromis entre la revendication de l’opposition pour l’instauration de la CENI et le rejet de celle-ci par le Parti socialiste.

Après cela, en mai 2004, sur une initiative du CPC qui avait rencontré le Président de la République, une commission dirigée par le Professeur Babacar GUEYE avait présidé des concertations  entre les formations politiques de l’opposition et du pouvoir qui ont abouti à la   création de la CENA

C’est en ayant à l’esprit ce processus historique que les membres de la coalition Bennoo Siggil Senegaal se sont, de bonne foi, rendus au séminaire de revue du Code électoral pour, en toute responsabilité, avoir, avec les autres partis politiques et le Ministère de l’Intérieur, des échanges fructueux et constructifs  qui puissent aboutir à un consensus au grand  bénéfice du processus électoral et de la démocratie sénégalaise.

Notre position de négociation était que puisque le ministère de l’intérieur avait, sans consultations préalables, élaboré une soixantaine de propositions de modifications, il nous était loisible d’aller à la rencontre avec nos propres propositions, mais surtout pour rappeler les recommandations pertinentes de la CENA visant à améliorer le processus électoral et demander leur prise en compte dans le droit électoral.

Malheureusement, dès l’entame des travaux, les partis politiques de Bennoo se heurtèrent à une démarche singulièrement discourtoise du Ministre Bécaye DIOP qui désirait délivrer son laïus introductif et s’en aller sans accorder la moindre attention aux propos liminaires des autres participants. Bien entendu, la coalition Bennoo Siggil Senegaal, qui n’était pas venue entendre l’oracle ministériel, ne l’a pas accepté car les partis membres avaient estimé que cette première étape était indispensable pour cadrer le format et les objectifs des débats avant d’entrer dans le vif du sujet des discussions.

Contre toutes les règles de bienséance, le Ministre de l’Intérieur est resté sourd à notre demande et nous a conduit ainsi à quitter la salle le temps de son discours, pour bien marquer  que nous ne voulions pas discuter avec une autorité qui n’avait rien à faire de nos légitimes préoccupations mais que nous étions disposés à nous concerter avec le reste de la classe politique en espérant aboutir au consensus souhaitable.

Toutefois, dès le début des discussions et tout au long des débats, la coalition Sopi, appuyée par une Direction générale des élections complaisante et partiale en la personne de son Directeur, s’est montrée hostile à toutes les propositions formulées par les membres de Bennoo et à toutes les recommandations de la CENA en les rejetant systématiquement sous des prétextes fallacieux alors même qu’elles ne visaient toutes qu’à sécuriser davantage les opérations électorales.

Pour combler le déficit criard d’arguments objectifs pour soutenir ses refus répétés des amendements qui n’étaient soucieux que d’apporter des propositions concrètes, la coalition Sopi est allée jusqu’à signifier à l’assemblée, avec des propos dont l’arrogance le dispute à l’irresponsabilité, que de toute façon, détentrice du pouvoir exécutif et législatif, elle passera outre les objections et procédera aux modifications conformément à ses seules vues et à ses seuls intérêts.

Pire, le Directeur Général des Elections qui conduisait le débat et présidait les travaux au nom du Ministre de l’Intérieur, s’est montré le complice agissant de la coalition au pouvoir en ne  retenant, au moment de ses synthèses partielles et partiales, que les desiderata de ses derniers et en écartant sans états d’âme toutes les propositions de fond des partis d’opposition et de la CENA.

Ce parti-pris indigne d’une administration républicaine,   qui a choisi de se poser comme l’auxiliaire dévouée de la coalition Sopi, ne pouvait manquer de mener aux blocages qui ont conduit à la rupture et au retrait de la délégation de Bennoo Siggil Senegaal de concertations qui allaient droit à l’impasse face à l’attitude négative de nos interlocuteurs.

Ce clash était inévitable dès lors, qu’aux propos péremptoires tendant à mettre l’opposition devant le fait accompli venaient en écho les déclarations   du Ministre de l’Intérieur qui décrétait, depuis Touba et avant même que les débats en fussent à ce point, que désormais il serait interdit aux médiats de « proclamer » (sic) les résultats avant 22h » sous peine de sanctions contraignantes, faisant ainsi manifestement une confusion entre proclamation et diffusion ou publication.

C’était là une manière inacceptable pour le Ministre sous l’égide duquel les discussions étaient conduites, de commencer par postuler et décider de ce qui justement devait faire l’objet des discussions.

A partir de là et au regard des développements de la vie politique nationale de ces dernières semaines, il est apparu aux partis membres de Bennoo Siggil Senegaal qu’ils ne pouvaient plus continuer à se prêter à une mascarade dont le but inavoué, mais perceptible pour tout observateur sérieux, n’était que d’organiser des débats alibis afin de pouvoir demain exhiber un pseudo Code électoral consensuel remanié qui, en réalité, n’aura été que le fruit d’un fait accompli. Force est de constater que la conduite partisane, autoritaire et unilatérale de ces concertations qui a, depuis 2000, marqué les discussions précédant les élections, a pris le pas sur la volonté d’aboutir à un consensus sur le processus électoral.

Aussi,  nous membres de la coalition Bennoo Siggil Senegaal, après des concertations larges et approfondies, avons pris la décision de suspendre notre participation aux discussions jusqu’au rétablissement des conditions d’un débat serein et sincère entre les acteurs politiques et qui passent par deux préalables incontournables :

1.      placer la conduite des débats sous la direction d’une personnalité indépendante conformément à une tradition que nous avons déjà rappelée et ce, d’autant que le Ministre de l’Intérieur s’est irrémédiablement déjà disqualifié par ses déclarations intempestives dont il espère rattraper les conséquences fâcheuses en les mettant sur le compte du citoyen Bécaye Diop et non du Ministre de l’Intérieur comme si à la place qu’il occupe il pouvait  se permettre un dédoublement pour laisser parler alternativement le Ministre  de l’Intérieur ou le citoyen, encore moins le militant  de base.

2.      l’engagement solennel du Président de la République à faire traduire, comme  par le passé,   les résultats de ces concertations menées de manière impartiale et sincère,  en lois et règlements qui ne feraient l’objet d’aucune modification unilatérale  par le pouvoir en place et permettraient d’envisager avec sérénité la conduite du processus électoral.

Ces deux exigences que nous formulons ne sont pas de simples positions de négociation, mais la revendication ferme et légitime pour l’instauration d’un véritable climat de dialogue serein et apaisé tendu, en toute bonne foi, vers la recherche d’un vrai consensus capable de  prémunir notre pays contre des compétitions électorales tumultueuses et grosses de danger pour la sauvegarde de notre démocratie voire la survie même de notre Nation.

Désormais l’initiative appartient au Président de la République qui doit prendre la pleine mesure de l’histoire et savoir se hisser à la hauteur de sa fonction en permettant la poursuite des discussions dans un cadre qui assure véritablement les conditions d’un dialogue constructif  pouvant déboucher sur un consensus fort. C’est tout le sens de la suspension de notre participation à ces concertations faire-valoir.

Mais les partis politiques membres de Bennoo Siggil ne sont pas affligés de naïveté. Plus qu’ils ne le devinent, ils savent que tant les délégués de la coalition Sopi que l’administration elle-même ne sont que des instruments dociles de la volonté du Chef de l’Etat qui a décrété qu’après son élection régulière en 2000, qu’il n’y aurait plus jamais de compétitions électorales  libres, transparentes et démocratiques au Sénégal.

D’ailleurs, pour confirmer ce que nous disions déjà sur le fichier électoral qui, comme nous le savons, est le lit de la fraude, d’une fraude massive qui invalide les résultats officiels de l’élection présidentielle de 2007, les langues commencent à se délier et les voix deviennent de plus en plus audibles y compris dans le propre camp des vainqueurs autoproclamés, rattrapés par le malaise d’une victoire gênante et encombrante et parmi les voix les plus autorisées, notamment celle du Président déchu de la CENA.

Il est maintenant clair qu’Abdoulaye Wade prépare un nouveau coup de force électoral, avec la complicité de son bras séculier du Ministère de l’Intérieur. Cette volonté de Abdoulaye Wade est confortée par sa certitude désormais acquise qu’avec un minimum de transparence les élections seront forcément une bérézina pour lui et sa coalition au regard de la déception profonde des populations qui l’avaient élu et qui depuis ne sont plus réduites qu’à égrener le décompte faramineux des scandales mettant en lumière le degré de corruption d’un régime englué dans la prévarication et l’incompétence.   Fort de cette évidence et ainsi que les Sénégalais l’ont  constaté, Abdoulaye WADE s’est jeté à corps perdu dans une campagne électorale prématurée, inopportune et indécente au regard des urgences de l’heure. Tout indique que sachant qu’il ne pourra passer que par un hold-up électoral, il a entrepris fiévreusement de s’y préparer avec des médiats publics qui sont devenus plus que jamais les vecteurs de sa propagande.

Il espère ainsi donner le change par une débauche frénétique d’activisme pour circonvenir le jugement des observateurs. Aussi bien  les discussions sous la férule du Ministre de l’Intérieur ne sont que le  vernis de son funeste dessein  de s’octroyer, contre la volonté populaire, un troisième mandat, au demeurant inconstitutionnel, et pouvoir, par la suite, perpétrer ses plans de succession monarchique.

Les partis membres de Bennoo Siggil Senegaal n’accepteront pas d‘être les victimes expiatoires des ambitions mégalomaniaques d’un homme que le suffrage des Sénégalais a porté au pouvoir et qui se propose de le confisquer pour ses héritiers. Sa volonté affichée de s’accrocher à un pouvoir qu’il veut personnel et absolu, comme si tout le mouvement du pays ne devait être tributaire que de la satisfaction de ses rêves de perpétuation dynastique,   nous impose de faire face pour ne pas permettre sa  réalisation.

Les démocraties ont toujours été à la merci du premier intriguant parvenu au pouvoir qui n’hésite pas à s affranchir des règles du jeu démocratique pour assouvir leurs appétits de puissance et de domination. Le temps est venu de ne plus seulement avoir du courage, mais de se montrer courageux car si nous ne réagissons pas vigoureusement à la chape de plomb qui descend sur le SENEGAL, alors nous auront mérité ce qui adviendra.

Il faut arrêter le régime de Abdoulaye Wade, la sauvegarde de nos acquis démocratiques et le devenir même de notre Nation qui en  dépendent, nous condamnent à nous tenir prêts à consentir les sacrifices nécessaires pour obliger Abdoulaye WADE à organiser des élections libres, transparentes et démocratiques. Plus que la liberté, il faut se tenir prêt à engager la vie pour ce combat.

Dans l’optique de ce combat devenu inévitable et légitime en vertu du droit inaliénable de tous les peuples à résister à l’oppression, les partis membres de la coalition Bennoo Siggil Senegaal invitent les Sénégalais à soutenir cette lutte car les régimes autoritaires ne trouvent d’adversaires à leur mesure que lorsque le peuple décide de relever le défi. Le moment est venu pour le peuple sénégalais de ne plus considérer la bataille pour la survie et la consolidation de notre modèle démocratique comme l’apanage des partis politiques, mais comme l’affaire de tous et de chaque citoyen. /.