Déclaration du Front Siggil Senegaal sur le Plan Jaxaay et les inondations

Jaxaay ou comment le Gouvernement a englouti des dizaines de
milliards du budget de l'Etat dans les eaux des Niayes

 

En août 2005,  prétextant des inondations et de leur lot de conséquences négatives dans la plupart des localités du pays, dont les moindres, disait-il,  étaient des familles sans abris, des routes coupées par le débordement des eaux, une circulation bloquée dans les villes, des champs dévastées par les eaux dans le monde rural, le Chef de l’Etat avait lancé le Plan Jaxaay.

Selon lui, devant la situation désastreuse à laquelle les populations étaient exposées, L’Etat ne pouvait se permettre d’organiser les élections législatives au mois de mai 2006 à hauteur d’un budget de 7 milliards. Pour le Chef de l’Etat donc, cette enveloppe, du reste non négligeable, devrait plutôt être réorientée dans le financement de ce plan dont le budget total a été arrêté à la fameuse somme de 67 milliards. La mobilisation de 47 milliards de ce budget n’a pu se faire qu’a la faveur  d’une loi de finance rectificative adoptée en 2006 par l’Assemblée nationale dans une précipitation inouïe et à travers une mise en scène dont tout le peuple sénégalais se souvient encore.

Dans cette perspective, le Gouvernement entreprît l’élaboration dans l’urgence d’un plan de déplacement et de recasement des populations à Keur Massar. Une agence fût mise sur pied dans la foulée et un budget fût voté et placé sous la gestion de celle- là. La mise en scène du processus se poursuivit promptement autour de cette agence et un conseil présidentiel ayant regroupé tout ce que le pays compte d’autorités et de services concernés par la problématique se tînt, qui devait procéder à la légitimation de l’opération. Une somme de 15 milliards fut mobilisée dans la loi de finances de l’année 2007 et 5 autres milliards dans la loi de finances de l’année 2008, au point que présentement le budget total consacré au Plan s’élève à la somme de 67 milliards de francs CFA.  

Trois ans après le lancement théâtral de cette opération par Wade, il est malheureux de constater que celle-ci a fini comme une eau de boudin. Car sur 3000 logements programmés, seuls 1600 ayant coûté environ 12milliards de francs CFA, ont été réalisés, près de 1400 logements ne sont pas encore en chantier. Seuls quelques bassins de rétention conçus dans la précipitation et l’amateurisme, ont été exécutés, dont les eaux qui y sont recueillies débordant de partout, offrent aujourd’hui un spectacle plutôt désolant et de gâchis. Mais ces ouvrages ont quand même coûté aux contribuables sénégalais, selon les déclarations dans la presse de quelques responsables du projet, pas moins de 15 milliards de francs CFA.

A l’évidence, on voit à présent que dans cette opération la montagne a accouché d’une souris et que les nombreux milliards annoncés ont été plutôt engloutis dans les eaux des Niayes. En effet, 67 milliards ont été mobilisés dont 35 milliards ont été déjà dépensés dans une opération qui n’a manifestement   servi à rien du tout. Cette tentative n’a pas du tout répondu aux difficultés auxquelles la majorité des victimes est exposée. Elle n’a concouru ni à les reloger ni à les sortir des eaux grâce à un réaménagement des sites. Car,   à qui pourrait-on faire croire, devant l’immensité des besoins identifiés dans l’agglomération pikinoise, qu’on a pu définitivement régler la question des inondations avec seulement 1600 logements construits et parcimonieusement attribués et quelques bassins de rétention inopérationnels, qui ont vite révélé leur inefficacité ?

En vérité, de nombreux  experts et une bonne partie de l’opinion publique avaient prédit cet échec, car voilà une opération qui a été concoctée dans la ruse et dans la théâtralisation, dans la précipitation et dans un dessein populiste, en dehors de toute étude technique préalable sérieuse et à travers un détour institutionnel et budgétaire manifeste. Une autre des preuves éclatantes et non des moindres de l’échec : la zone de recasement à Keur Massar, qui était censée être un remède devant sortir les populations des eaux, se trouve elle-même paradoxalement  envahie par les eaux.

Le problème des  inondations reste ainsi malheureusement entier à Pikine-Guédiawaye et dans toutes les localités du Sénégal alors que la mise œuvre du plan a constitué de prétexte au report des élections législatives de mai 2006. Jaxaay a pris du plomb dans l’aile, et son nouvel envol reste hypothéqué à jamais, car rien n’indique que dans ce contexte marqué par une crise aigüe des finances publiques que des ressources budgétaires additionnelles pourraient dans l’immédiat lui être affectées.

Et le Gouvernement et Wade  doivent bien à présent se rendre à l’évidence, comme du reste le Front Siggil Senegaal n’a cessé de le leur affirmer avec force, que leurs ambitions en vue du règlement définitif des inondations, tant qu’elles s’enfermeront dans des objectifs irréalistes et irréalisables, et dans des stratagèmes comme le plan Jaaxay, resteront des vœux pieux qui ne feront qu’aggraver le désarroi des populations exposées.

Quelles solutions aux inondations dans l’immédiat et dans le moyen terme?

Si  le phénomène des inondations peut quelquefois  s’expliquer quelque part dans le monde par des catastrophes naturelles difficilement surmontables, la situation vécue au Sénégal, quant à elle surtout dans l’agglomération pikinoise, est davantage le résultat d’errements dans la politique d’assainissement, de l’imprévoyance du Gouvernement, et surtout des fausses certitudes  de Wade depuis 2000, qui ont déconstruit tous les processus et les stratégies pour remédier au mal, qui avaient été méthodiquement élaborés dans la durée par une expertise éprouvée, en concertation avec les acteurs et les partenaires au développement. Ces stratégies reposaient  sur un réaménagement des zones concernées par des programmes à la fois de restructuration, d’assainissement et de recasement bien ciblés, à travers notamment de mécanismes et outils comme le Fonds de Restructuration et de Régularisation foncière(FORREF), la Fondation Droit à la Ville et les opérations d’aménagement concerté, la Direction de la Surveillance et du Contrôle de l’occupation du sol.

Pour dire que les zones inondées n’ont nullement besoin d’un plan qui ignore le volet restructuration et assainissement in-situ, qui devrait en être l’axe central, et qui ne repose sa stratégie que dans un déplacement et recasement forcené de toutes les populations, ce qui, à l’évidence, est irréaliste et impossible, car la seule agglomération de Pikine-Guédiawaye-Thiaroye-Mbao regorge de plus de 50 mille familles exposées. Le drame du plan Jaxaay est donc son volet déplacement et recasement qui devrait en constituer une composante en aval et en appoint, en représente malheureusement  la composante en amont et le pivot.

  Les zones inondées n’ont  non plus guère besoin d’un plan qui prend l’allure d’une opération de sauvetage, fondée sur une théorisation et des méthodes déclinées de manière péremptoire à partir du Palais de la République, qui affichent une ignorance totale des données de terrain et qui font écran au savoir faire des véritables professionnels du secteur de l’aménagement et de l’assainissement. Car, à l’évidence c’est à cause des nombreux errements de WADE  que la situation sur le terrain a empiré.

A présent, au moment où Dakar et sa banlieue sont encore sous les eaux, qui ont envahi la plupart des  routes et voies d’accès, au point que la circulation y est partout bloquée, empêchant les populations de se rendre dans leur lieu de travail où de vaquer normalement à leurs occupations, la menace pèse lourdement sur les habitations et les activités à Tambacounda, à Ziguinchor, à Kolda, à Diourbel et dans beaucoup d’autres localités du pays. Les populations des villes de Kaolack, Nioro, Kaffrine, Malem Hodard, Joal  et de Touba, en proie chaque année à l’envahissement des eaux, vivent dans l’anxiété. De même, on apprend  que le lit du fleuve du Sénégal dans la haute vallée, de Bakel à Matam, subit un gonflement de ses eaux, qui s’amplifie chaque jour davantage. Et Il est presque sûr que dans la moyenne vallée et dans le delta, de Matam à Saint Louis, le lit pourrait bientôt afficher la même configuration.

Or, rien de viable et de rassurant n’est encore entrepris par le Gouvernement pour contenir ses éventuels débordements. Rien n’est non plus envisagé par eux pour conjurer les menaces enregistrées dans la plupart des localités de l’intérieur du pays. Pire, aucun mécanisme efficace d’alerte et de prévoyance n’est encore déclenché, dans les localités exposées, par le Gouvernement et les maires, malheureusement habitués à la politique du coup après coup. On laisse les choses pourrir et c’est après que tout a dégénéré, qu’on essaye de voler au secours des populations meurtries et résignées sous les poids des eaux, à travers des mises en scène aussi grotesques que coûteuses.

Alors qu’il s’agit d’emblée de s’attaquer à l’urgence partout où le problème se pose, par notamment le pompage des eaux dans toutes les zones concernées, par la distribution de vivres aux populations nécessiteuses et véritablement sinistrées, par la mise en place d’un dispositif adéquat en matière de santé et d’hygiène et, surtout, par le déclenchement précoce d’un système d’alerte adapté à chaque situation particulière.

Alors qu’il s’agit  particulièrement, en vue de la résorption en définitive  du problème, de procéder à l’élaboration d’un véritable programme de réaménagement des zones concernées, s’appuyant sur des études approfondies menées par de véritables professionnels, en concertation avec les populations et les élus ainsi qu’avec les bonnes volontés de la société civile et les partenaires au développement. Alors qu’il s’agit, pour quelque étude qui soit envisagée, de procéder à un diagnostic préalable du terrain et à un inventaire exhaustif des situations, et à chaque réalité spécifique, de  veiller à administrer un remède adapté, économiquement efficace, viable au plan environnemental, le tout dans le respect de l’équité.

En ce qui concerne l’agglomération de Pikine, il ressort de quelques investigations et études préliminaires que les situations se présentent en somme ainsi qu’il suit : certains sites sont lotis mais ne sont pas équipés de réseau d’assainissement en eaux pluviales. Il faut donc leur en doter. D’autres, par contre représentant la majorité des espaces exposés, ne sont pas du tout lotis. Leur équipement en réseaux d’assainissement requiert au préalable leur restructuration et leur régularisation foncière. Dans ces zones, la stratégie d’intervention doit être centrée sur une restructuration articulée ensuite à un assainissement. Seules les occupations placées dans l’emprise projetée des voies et des réseaux devront faire l’objet d’un recasement ailleurs. Enfin, on distingue un troisième  groupe de sites qui sont des cuvettes profondes manifestement inondables et dont la restructuration n’est pas possible. Devant cette dernière situation, l’unique solution qui s’offre à l’aménageur réside dans le déplacement et le recasement des populations. Il faudrait donc envisager ces diverses situations avec un esprit systématique et pragmatique.

Gouverner c’est  aussi prévenir les crises, la gouvernance d’un Etat ou d’une collectivité locale ne pouvant  se réduire à la seule gestion de crises. C’est pourquoi le FSS estime qu’il faudrait sortir l’effroyable réalité des inondations de la banlieue dakaroise aussi bien du commentaire stérile que de la gestion de crises. Car ce mal enfonce les populations de cette zone chaque jour   davantage dans la pauvreté et constitue un boulet dans le développement de l’économie de ce territoire  et  dans le redéploiement interne des activités  dans   l’aire métropolitaine de Dakar.

C’est dire que pour le Front Siggil Senegaal, la question des inondations est certes une question complexe, mais qui peut être surmontée si l’on réussit à s’éloigner des solutions politiciennes fondées sur la ruse et la démagogie et si l’on sait judicieusement mobiliser à la fois l’ingéniosité et le patriotisme de l’expertise sénégalaise en la matière, les  volontés et les talents des populations concernées et les concours des amis et partenaires du Sénégal.

C’est au demeurant pourquoi le Front Siggil Senegaal exhorte les populations en proie à l’envahissement des eaux, où qu’elles se trouvent, à s’organiser en vue de réclamer au Gouvernement et aux maires concernés, d’une part,  l’évacuation sans délai des eaux et, d’autre part,  la présentation d’un plan de règlement définitif de ce phénomène récurrent, qui pourrait  comprendre notamment, pour chaque zone, une stratégie d’intervention, des programmes et  des projets , bien articulés à la réalité de terrain et adossés à un calendrier précis indiquant les dates de démarrage des opérations et les plannings d’exécution. Le Front Siggil Senegaal demande à l’ensemble de ses démembrements locaux de soutenir de telles initiatives par notamment l’appui aux populations à la mise sur pied et à l’animation de coalitions citoyennes larges et fortes autour de la question des inondations.


Dakar, le 18 septembre 2008 
Le Front Siggil Senegal