Pourquoi le PDS joue-t-il à se faire peur

ou

Revenez sur terre, Monsieur le Président !

 

Si l'histoire récente du Sénégal a connu des débordements énigmatiques désignés sous le vocable de transhumance politique, l'avènement de l'ère de l'alternance avait vite fait de faire espérer que le réalisme et la nature des nouvelles exigences de l'heure écarteraient à jamais le spectre du commerce des consciences à la bourse des non-valeurs de la République.

De voir un président de cette République organiser au palais du peuple une cérémonie de traitement à l'encan de dossiers concernant des élus locaux, dans une sorte de foire du trône où le maître de céans distribue des satisfecits à des maquignons épanouis affichant leur fierté d'avoir pris dans leurs filets des citoyens transis et affamés, a été, pour les Sénégalais, un spectacle douloureux. Douloureux et affligeant, à plusieurs égards, parce que le peuple attendait et attend encore M. Abdoulaye Wade sur les chantiers du développement quand celui-ci préfère rester au milieu des arènes où s'entraînent les gladiateurs de la politique politicienne. Là, il se revêt, sans aucune gêne, de l'armure du spadassin , tient le glaive dans une main, les sceaux de la République dans l'autre, anime et ordonne, en personne, les joutes et les jeux de massacre, sous le regard médusé des citoyens.

Où est le président de la République ?

Qu'arrive-t-il à notre pays ?

Est-elle donc vraie, au Sénégal de l'an de grâce 2004, la parabole du hibou aux yeux nyctalopes, ébloui par le jour des immenses responsabilités demandées et obtenues et qui découvre qu'en définitive il n'a pas été préparé pour percer, du haut de ses certitudes, le mystère de la lumière ? Est-il donc vrai l'oracle de la Pythie annonçant, depuis Delphes, il y a si longtemps, que l'humanité verrait, un jour, des monarques esseulés sur leurs trônes , contempler, avec extase, une harpe dans les bras, les catastrophes qui s'abattent sur les peuples ?

Monsieur le président de la République, l'heure du réveil a sonné depuis le matin. Si vous avez conscience que vous pouvez encore assumer votre charge et s'il vous revient en mémoire que le peuple souverain, un soir de mars 2000, avait mandé sa jeunesse à votre résidence privée de Dakar, pour vous dire l'espoir que ce peuple fondait en vous, et sa confiance dans vos capacités de diriger le vaste mouvement de redressement de notre pays, alors reprenez la boussole du temps et prenez le cap. Demain, il risque d'être trop tard , si vous voulez vous entêter encore à demeurer dans l'arène réservée aux gladiateurs de César voués à amuser le peuple et à faire croire aux patriciens que la République marche solidement sur ses bases.

Vous devez savoir que ce peuple a faim, que ce peuple est mal soigné, que ses enfants ne peuvent plus être éduqués, formés, instruits correctement parce que vous passez le plus clair de votre temps à tenter, par tous moyens, de tirer votre parti du profond sommeil dans lequel votre absence de vision et votre politique sans hauteur l'ont plongé si profondément.

Etes-vous vraiment certain d'avoir encore un parti ?

Sinon, comment comprendre que vous teniez, avec tant d'acharnement, depuis quelque temps, à vouloir compenser ce qui est un manque de ressources humaines et de cadres, mal dont souffre votre parti, par des razziou de débauchage, opérations organisées, à bras raccourcis, dans les plaines cultivées par vos adversaires, sous le soleil de l'effort et dans la chaleur de l'engagement ? Ne pouvez-vous pas faire remonter à la surface de votre mémoire, Monsieur le Président, vos récriminations d'antan, quand, aujourd'hui, vous faites conduire à vos pieds, escortés par des sous-préfets au garde-à-vous, les militants d'autres partis que vous êtes en train de faire transhumer, en souriant, sous les lambris dorés du palais ? En acceptant de vous suivre, ces transhumants à qui vous faites lire, en hésitant, des communiqués préalablement soumis à votre censure, ne font, vous le savez bien, que confirmer cette vérité que tout ce qui a un prix s'achète et que, tout aussi naturellement, ne s'achète dés lors, que ce qui a un prix. Ce prix, pour le cas le plus récent, est connu. Son montant, en l'occurrence, ne porte aucune importance, parce que l'insignifiant couvre toujours du manteau de l'opprobre les vanités de la vie. Avez-vous pu oublier vos paroles de janvier 1997, lorsque vous souligniez, avec indignation et avec une apparente conviction, que votre prédécesseur d'alors était " un chef d'Etat partisan ? ". Faut-il simplement vous dire, si vraiment vous y tenez, " restez encore, Monsieur le Président, si cela vous arrange, au supermarché des transhumants et faites-y de larges emplettes ! "

Mais pouvez-vous expliquer, alors, au peuple pourquoi vous tenez tant à cette pêche aux militants qui fait penser que les vôtres, ceux du P.D.S ne sont pas visibles, ne sont pas, pour vous, suffisamment qualifiés, ne sont pas capables de porter, demain, votre message, votre combat, vos couleurs, malgré l'appoint de l'Etat que vous leur apportez, chaque jour, si généreusement, même en piétinant dédaigneusement les principes de la République ? Ne vous rendez-vous pas compte, en regardant la réalité, bien en face, qu'en organisant une fête dès que vos pêcheurs ramènent dans leurs filets tournants une carpe ou quelques rougets tremblants, vous confirmez, en agissant de cette manière, que des partis comme l'AFP et d'autres qui sont vos zones privilégiées de pêche au gros, font l'objet, de votre part, d'une inavouable admiration ou ,à tout le moins, d'une inconsciente envie, l'une et l'autre logées dans un subconscient que vous ne semblez plus contrôler, ce qui vous conduit à de telles extrémités ?

Ou alors, dîtes- nous pourquoi le PDS persiste-il, sous la houlette de son Secrétaire Général national que vous êtes, à vouloir se faire peur ? Que voulez-vous prouver, à la fin? Etiez-vous conscient qu'en organisant, sous les flashs des photographes et sous l'œil toujours complaisant et apprivoisé des caméras de la République, en des lieux qui ne seront jamais le siège d'un parti politique, cette surréaliste cérémonie d'adoubement de nouvelles recrues de la transhumance, vous ne faisiez, en réalité, que donner raison, devant l'histoire, aux Sénégalais, si nombreux à présent, qui pensent que vous abandonnez, chaque jour un peu plus, le champ des batailles du peuple et celui des tâches qui vous incombent pour les pelouses des parcs d'attraction où les chefs d'Etat n'ont pas leur place? Le spectacle que le peuple, l'autre soir, a surpris sur les écrans du journal télévisé, alors qu'il s'attendait à des assurances sur la péril acridien, invite à plusieurs et pertinentes interrogations . N'avez-vous plus de conseillers ? Ceux-ci seraient-ils donc tétanisés en votre présence au point de ne plus être en mesure de corriger de telles images, de prévenir de pareils débordements, d'empêcher de telles cérémonies ?

Les Sénégalais sont perplexes. Ils ont cessé d'être surpris par tous ces actes que vous posez sur le bord de la route, au petit matin, comme à la sauvette, précisément pour tromper, chaque fois, vos compatrIotes. Ils y sont habitués. A présent, ils sont envahis par l'inquiétude. Une pesante et profonde inquiétude. Jusqu'à quand, Monsieur le Président ?

Tous les jours, depuis quelque temps, vous cherchez à donner l'impression que vous êtes en campagne électorale. Mais, pour quelles élections ?

Celles qui sont prévues par le calendrier républicain ou celles de votre propre calendrier ? Nul n'est dupe. Vous ne surprendrez plus personne, parce que les Sénégalais savent, aujourd'hui, que vous avez toujours agi dans le sens exclusif de vos intérêts personnels. Pouvez-vous, enfin, penser au peuple qui vous a élu ?

Je veux finir en vous disant que quelque part j'ai mal. Je veux vous dire que quelque part j'ai ressenti comme une honte et une blessure quand j'ai vu à la télévision de mon pays, le Président pour qui, le cœur battant, j'avais ,avec une prière, glissé mon bulletin de vote dans l'urne au deuxième tour de l'élection présidentielle de mars 2000, convoquer des présidents de communautés rurales du département de Kaffrine, aujourd'hui et peut-être, demain, d'ailleurs, pour les forcer, sous la menace du sceptre de l'Etat et abusant de leur faiblesse, à adhérer à son parti. Cette scène de tragédie avait l'allure d'une oraison funèbre où l'on enterrait notre dignité, le sens de notre vote de mars 2000, notre ambition pour le Sénégal, le symbole de notre fierté, sous l'œil repu d'un janissaire qui se dit élu du peuple. Ce janissaire, vous l'avez gratifié, ce soir là, dans une gestuelle impériale de suffisance et de munificence, du sceau de la valeur et de l'estampille du modèle accompli pour la jeunesse du Sénégal. N'est-ce donc pas trop, beaucoup trop, quand frappent à nos portes les complaintes des paysans du Fouta, devant un autre spectacle, réel celui-là, celui de leurs champs par les criquets dévastés ? Et quand vous avez invité les autres responsables de votre parti à imiter votre janissaire-sicaire et à s'inspirer de son " exploit ", ma grand-mère, si âgée, a frôlé une attaque cardiaque.

Sans doute, dans quelques jours, commettrez-vous l'un de vos hagiographes de service, si prompts à ceindre la tunique de Phidias pour, en guise de réaction à ma complainte de citoyen, vous sculpter dans le marbre l'une de ces statues étincelantes dont ils ont le secret et qui font déjà de vous, selon et pour eux, un Dieu de l'Olympe, infaillible, immaculé, intouchable, à l'éternité granitique. Pourtant, seul le pouvoir de Dieu est éternel ! Vos hagiographes iront, encore une fois à l'attaque, pour prendre votre défense quand vous avez besoin d'être secoué vigoureusement, à l'heure du réveil, car il se fait tard. Et surtout dites-leur, ne l'oubliez surtout pas, que ni les vers de Pindare qui fut si souvent l'hôte des tyrans de Sicile et mourut comblé d'honneurs, ni les déclamations inspirées de ses illustres prédécesseurs, n'ont pu, malgré leur lyrisme, redonner vie à ces milliers d'inertes pierres qui peuplent le fond des musées où se côtoient dans le silence et pour le jugement de l'histoire, Diomède et Alexandre-le-Grand, Mausole, et aussi l'intrépide Thésée défiant le Minotaure, les Argonautes et les Centaures, ou, pour parler d'êtres qui ont existé comme vous et nous, dans l'espace du temps mesurable, les empereurs mongols, ceux d'Afrique ou d'ailleurs. La terre des hommes tourne toujours, depuis des temps immémoriaux. Mais sont tombés dans l'oubli les troubadours et les ménestrels qui, de leurs louanges suaves, s'évertuaient à vouloir faire croire à ces tenants d'un pouvoir fugace à l'aune des temps, qu'ils étaient au dessus de Dieu. Parfois, hélas !, certains les ont crus,- et ont voulu se comporter comme Dieu.

S'il vous plaît, Monsieur le Président, revenez sur terre et, ensemble, souvenons-nous que le Sénégal ne sera construit que par les Sénégalais ! Dans la mesure et dans la tolérance que seule conforte et protège la foi, dans le sang-froid et dans la générosité, car, encore une fois, seul le pouvoir de Dieu est éternel !


Maître Mamadou Diallo,
Secrétaire chargé de l'Information
Responsable des Cadres de la Section de France de
l'Alliance des Forces de Progrès (AFP)