Interview d' Hélène TINE, porte-parole et chargée
de la communication du mouvement des femmes de l'Afp

 

SOURCE : Le Quotidien du lundi 12 novembre 2007

 

ENTRETIEN AVEC…Elene TINE, porte-parole et chargée de la communication du mouvement des femmes de l’Afp : «Si le pays éclatait, Wade prendrait sa femme et ses deux enfants pour Versailles ; comme il le faisait dans l’opposition»

Depuis le congrès de l’Alliance des forces de progrès (Afp) de 2003, Mme Elène Tine est chargée de la communication du mouvement des femmes «progressistes». A la suite de la démission de Me Abdoulaye Babou en mars 2007, elle cumule ce poste avec celui de porte-parole dudit parti. Elle s’exprime ici, d’abord, sur les accusations faisant état d’une léthargie au sein du mouvement des femmes, et, ensuite, sur la mal-gouvernance qui gangrène le développement du pays et le manque de générosité du Président Wade qui ne veut pas se sacrifier pour apporter une solution à la crise nationale. Au constat de tous ces problèmes, Mme Tine pense que la pertinence des Assises nationales est plus qu’une question d’actualité.

On ne sent pas trop l’action politique du mouvement des femmes progressistes. Pourquoi ?

Cela n’est pas une réalité. Nous sommes là; nous existons et agissons réellement. Le fonctionnement du mouvement des femmes de l’Afp ne souffre nullement. Nous avons tenu, il y a seulement deux semaines, un secrétariat exécutif pour finaliser notre programme d’activités.

Le 24 novembre prochain, nous nous rendrons à Latmingué (dans la région de Kaolack : Ndlr) pour faire un diagnostic sans complaisance des problèmes auxquels sont confrontées les femmes du monde rural. Les mêmes raisons vont nous conduire en décembre, à Louga. Indépendamment de ce programme annuel bien ficelé, au plan statutaire, nous avons au niveau du mouvement des femmes, le Secrétariat exécutif et le Bureau national qui se réunissent régulièrement, comme le prévoit le règlement intérieur. C’est vrai que nous ne médiatisons pas assez ce que nous faisons, mais nous existons et nous sommes bien représentées à tous les niveaux du parti, aussi bien dans le Bureau politique qu’à la base. A chaque fois que le besoin se fait sentir, les femmes de l’Afp se font entendre.

La preuve, notre présidente nationale, Mata Sy Diallo, a dénoncé, depuis Paris, la transhumance et les pratiques malsaines auxquelles s’adonnent les transhumants. Elle dit avoir refusé une offre d’un milliard de la part du président de la République qui l’invitait à rejoindre les rangs des libéraux. Au-delà de l’Afp, c’est un honneur pour toutes les femmes politiques de voir une des leurs, rappeler aux Sénégalais les valeurs qui fondent l’action politique que sont l’honneur, la dignité et l’intérêt général. Si Mata Sy n’avait vu que son intérêt personnel, elle n’aurait pas agi ainsi. Et ce n’est parce qu’elle n’est pas dans le besoin, mais parce qu’elle est porteuse des valeurs de dignité et d’honneur.

Vous voulez dire que les transhumants ont perdu ces valeurs ?

La transhumance, pour notre présidente nationale et pour nous femmes de l’Afp, c’est un manque de vision et d’engagement politiques. Un manque de valeurs et d’éthique politique. C’est la déchéance morale et politique. C’est un mouton de panurge, un bétail que l’on peut acheter au foirail et mener où l’on veut. Mata Sy n’a pas choisi l’Afp pour sa poche, contrairement à beaucoup de responsables politiques. Sinon, elle aurait quitté depuis longtemps notre formation pour aller se noyer aveuglément comme tant d’autres, dans l’indignité et le déshonneur installés par l’actuel régime. La transhumance a fini d’entacher les mœurs politiques. Elle est devenue une plaie profonde qui discrédite l’homme politique sénégalais.

Il urge de lui trouver un pansement, mais malheureusement, le régime actuel, excellent agent recruteur, l’a transformée en mode de gouvernance politique. Même certains qui n’ont pas transhumé ont un discours politique honteux, indigne et qui heurte la morale politique. Quand on considère le Président comme un prophète politique, alors que quelques mois auparavant, on le dénonçait à toutes les bonnes occasions, il est opportun de se demander ce qui reste à l’éthique politique au Sénégal. Donc, si le mouvement des femmes n’était pas vivant, il n’aurait pas attiré l’attention du secrétaire national du Parti démocratique Sénégalais (Pds). Ce qui relativise un peu cette perception qui fait croire qu’il somnole.

Quelle lecture faites-vous de la décision du Président Wade de libérer tous les journalistes qui étaient détenus et d’autoriser toutes les marches de protestation ?

Ce qui m’a le plus heurtée dans cette histoire, c’est que c’est depuis Paris que le Président a pris cette décision, sous prétexte qu’il n’était jusque-là pas informé. Alors qui gouverne le Sénégal ? Est-ce qu’on a un Président aujourd’hui ? C’est à l’étranger que notre chef de l’Etat apprend ce qui se passe dans le pays ? C’est malheureux! Cela ne nous étonne pas qu’il ait pris, il y a quelques jours, des mesures qui n’ont aucune efficacité sur la situation que vit la majorité des Sénégalais. Et nous saluons au passage la vigilance des Centrales syndicales qui ont opposé un niet catégorique à ce tâtonnement politique. Le Président vit dans un monde virtuel. Il n’est pas parmi nous. Il ne vit pas nos réalités. Il est ailleurs. Mais, ce n’est pas du nouveau chez lui.

Cette décision de libérer des détenus qui étaient déjà entre les mains de la justice ne fait que confirmer ce que nous avons toujours dénoncé et continuons à dénoncer: le manque de séparation des pouvoirs au Sénégal. Nous sommes dans une monarchie, dans un royaume où tous les autres pouvoirs n’existent pas. La Constitution est devenue non pas un cahier de brouillon, mais un gadget. De façon répétée, elle est violée au gré du régime. Donc, ce n’est pas aussi du nouveau que le Président montre aux Sénégalais qu’il n’y a pas de séparation de pouvoirs. Il est au début et à la fin de tout. Il se comporte comme un monarque non éclairé, mais sombre, sourd et aveugle.

Nous interpellons les autorités judiciaires pour que les Sénégalais puissent comprendre qui a ordonné l’arrestation des journalistes détenus ? Si c’est par injonction du Président, c’est tout à fait normal qu’on les libère par cette injonction. Nous attendons que les autorités judiciaires éclairent la lanterne des Sénégalais sur ces dérives parce que nous voulons continuer à espérer que le pays est une république.

Concernant le second aspect, nous dénonçons les dérives contre les libertés d’où qu’elles viennent. C’est ridicule d’entendre dire que désormais on va autoriser les gens à marcher, alors que c’est inscrit dans la Constitution. Pire, le Président s’en glorifie à travers le monde. Cela prouve sans aucun doute que c’est lui qui donnait des ordres aux autorités administratives d’interdire les marches.

S’il est vrai que nous sommes dans une République, le chef de l’Etat, en acceptant d’être président de cette République, doit aussi accepter que les gens se prononcent librement sur des questions qui leur tiennent à cœur, sans être victimes de brimades, de lynchages ou de tortures physiques ou morales. C’est manifeste, la République est complètement à terre; il n’y a plus d’institutions. La Constitution est devenue un jouet. Wade s’est intronisé roi lui-même et veut perpétuer son règne sur les Sénégalais.

Vous soupçonnez qu’il veuille se faire remplacer par son fils ?

«Lii xi kanam rawul ay bëtt.» («Qui vivra verra» : Ndlr) A travers certains actes très manifestes que l’on voit aujourd’hui, sa volonté de perpétuer son pouvoir est claire. Il y a une tendance forte et beaucoup de signaux qui montrent qu’il est en train de tracer la voie. Malheureusement, il se trompe de pays.

Néanmoins vous louez le fait que le Président ait pris des mesures pour apaiser le climat social ?

Tout ce que nous partageons avec le président de République, c’est le constat de crise dans tous les secteurs de la vie qu’il accepte et reconnaît publiquement. C’était un refus de voir la réalité en face. Jusqu’ici, on ne nous faisait croire que tout était rose et que le pays était dans le meilleur des mondes possibles. Or, le monde rural est dans un désarroi sans précédent parce que secoué par la famine, la peste équine, le choléra. Au niveau des entreprises, tous les fleurons de l’économie nationale sont paralysés, faute de bonne gestion. Les jeunes n’ayant plus d’espoir préfèrent emprunter les routes de la mort que de s’humilier devant leurs familles à ne rien faire.

Quant aux solutions, nous ne sommes pas d’accord avec celles proposées par le chef de l’Etat. Certes, nous sommes d’accord pour une solidarité nationale d’autant plus que ce qui fonde l’idéologie politique de nos partis, ce sont les valeurs d’équité, de justice sociale et de solidarité. Donc, quand on est dans une période de crise, on ne peut se soustraire à la mise en place d’un mécanisme de solidarité dans l’optique de venir en aide aux plus démunis. Cependant, nous pensons que les solutions qu’il (Me Wade : Ndlr) préconise ne sont pas efficaces et, par conséquent, ne pourront pas donner les résultats attendus. Le milliard tout au plus qu’on va obtenir avec ces ponctions sur des salaires qu’on avait augmentés à tour de bras et la supposée réduction de la taille du gouvernement, ne vont pas suffire pour régler la demande sociale de plus en plus croissante et exigeante. Le Président manque de générosité envers le peuple sénégalais qui est aujourd’hui dans la misère la plus totale. Nous sommes convaincus qu’il y a d’autres possibilités. Nous avons dit, mardi dernier, à l’occasion de notre Bureau politique, qu’il devait commencer par supprimer le Sénat créé récemment. C’est une institution inutile, budgétivore. Nous l’interpellons pour que, dès son retour de Paris, il éclaire la lanterne des Sénégalais s’il va, oui ou non, acheter les deux avions dont on parle. Si oui ou non, on lui a gracieusement offert la limousine qui fait couler autant d’encre et de salive. C’est inacceptable dans le contexte actuel de crise profonde.

Pourquoi n’a-t-il pas dit à ses donateurs : “Vu la situation de crise que traverse mon pays, je n’ai pas besoin de limousine, mais de vivres, de vaccins contre la peste équine, de milliards pour augmenter les salaires, relever les industries en difficulté, subventionner le plan Sésame et les denrées de première nécessité, construire l’aéroport Blaise Diagne de Ndiass ?” Cela pourrait éviter d’effectuer des ponctions sur les billets d’avion ou de faire des retenues sur les pauvres salaires des travailleurs. Cela, pour montrer aux Sénégalais que son appel pour une solidarité nationale est sincère, qu’il montre le bon exemple. Nous ne disons pas qu’il faut renoncer aux projets de développement, mais il y a des priorités, à savoir la survie du peuple. Donc, il faut surseoir à la construction de ce nouvel aéroport pour renflouer la caisse de solidarité nationale avec les fonds collectés à cet effet. Qu’on arrête le pilotage à vue et qu’on gouverne correctement le pays car, c’est la première fois dans l’histoire du Sénégal qu’un président de la République soit contredit par son Premier ministre. C’est ce qui s’est passé. Le chef de l’Etat annonce des mesures de ponctions de salaires. Trois jours plus tard, le chef du gouvernement dit non. Si nous étions dans un système qui fonctionne normalement c’est le contraire qui devait se produire. Mais, il n’y a pas eu une concertation, une réflexion assez sérieuse autour de la question au sommet de l’Etat. Il (le Président Wade) dit qu’il envisage de réduire la taille du gouvernement: est-ce que ce n’est pas encore de la poudre aux yeux des populations ? Les Sénégalais ignorent aujourd’hui, fondamentalement, le nombre exact de départements ministériels qu’il y a dans le pays. A côté de ces départements, il y a un nombre énorme d’agences qui font des doublons avec les ministères dont les directeurs ont un rang de ministres sans compter la pléthore de ministres-conseillers autour du Président. Donc, ce qui les intéresse, ce n’est pas la situation catastrophique et la misère des Sénégalais, mais leurs propres privilèges.

C’est pourquoi vous voulez vous insurger contre l’Etat en tenant coûte que coûte à organiser des Assises nationales ?

Si nous voulions organiser une insurrection, le contexte est bien favorable. Si nous étions dans la même dynamique que Me Wade opposant à l’époque, de larges boulevards nous sont ouverts pour aller dans ce sens. Mais, loin de là notre objectif car, nous sommes des patriotes.

Qu’est-ce que le Front Siggil Sénégal, l’opposition de manière générale, le peuple Sénégalais, gagnerait si le pays basculait dans le chaos ?

Seulement, la crise actuelle ne nous autorise pas à faire l’économie d’un consensus fort sur la situation du pays. Et c’est cette adhésion collective des populations à la cause nationale qui motive les Assises nationales. Des gens disent que nous cherchons un créneau pour nous faire entendre, parce que nous avions boycotté les élections législatives, mais aujourd’hui, ils doivent se rendre compte qu’ils ont en face d’eux des patriotes sincères, qui refusent d’exploiter à leur profit la situation de crise profonde que traverse le pays. Si c’était le cas, on aurait sauté sur l’occasion, d’autant plus que le Président vient de donner le feu vert à tous les protestataires d’envahir la rue. Il suffit aujourd’hui d’une étincelle pour mettre le feu partout, parce que ça grogne dans tous les fronts. Mais, la confrontation ne nous intéresse pas. Nous demandons tout simplement une concertation, un dialogue. S’il reste aujourd’hui au Président un tout petit peu d’amour pour ce pays qui lui a tout donné, s’il lui reste une petite fibre de patriotisme - j’ai l’impression que la patrie ne les intéresse plus; c’est un clan qui est là - qu’il embarque dans la dynamique que nous avons enclenché pour sortir le pays de l’impasse. Il faut qu’ensemble que les Sénégalais s’asseyent et se rendent compte de la gravité de la situation et proposent des solutions consensuelles, gage d’une paix durable.

Ainsi, ceux qui nous accusent de vouloir mener le pays vers l’insurrection se rendront eux-mêmes compte qu’ils se trompent lourdement, parce que nous avons l’occasion de le faire, mais nous refusons parce que nous n’avons que le Sénégal. Or si le pays éclatait, Wade prendrait sa femme et ses deux enfants pour retourner à Versailles, comme il le faisait dans l’opposition. Mais nous, nous n’avons pas où aller avec nos enfants. Dans ce pays, il n’est même pas possible d’avoir un passeport. L’administration est incapable de donner ce minimum à ses citoyens. Nous le réaffirmons: le pays n’est pas gouverné et c’est ce qui réconforte dans notre ferme volonté de tenir les Assises nationales, quoiqu’il advienne.

 

Propos recueillis par Paul Diène FAYE