Colloque : « Senghor l’Universel »
Intervention de M. Moustapha Niasse, Président de l’Assemblée nationale du Sénégal

Dakar, le 24 novembre 2014

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Monsieur le Recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar,

Monsieur le Recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie,

Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines,

Mesdames, Messieurs les Professeurs,

Enseignants et Chercheurs,

Mesdames, Messieurs les Participants,

Je voudrais, à l’entame de mon propos, souligner combien je vous suis reconnaissant d’avoir eu l’amabilité de m’associer à ces Journées de réflexion qui vont être consacrées, à un niveau si élevé, à la vie et à l’œuvre de l’homme exceptionnel que fut Léopold Sédar Senghor, homme d’Etat sénégalais, poète, écrivain, philosophe et essayiste de talent.

Je sais que les personnalités, Professeurs, Chercheurs, Hommes, Femmes de lettres et Savants qui sont appelés à animer ce Colloque, vont nous faire découvrir, en profondeur, au-delà même de la personne de Senghor, les multiples facettes de la contribution qu’ont apportées et qu’apportent encore d’éminents Africains – dont de nombreux Sénégalais – qui ont consacré leur vie à la recherche fondamentale et à la recherche appliquée sur l’Afrique, sur son histoire, sur ses ambitions, sur les déboires vécus, sur les obstacles rencontrés, sur les moments d’exaltation traversés, sur les périodes de doute et de remobilisation des idées, des projets et des énergies pour faire face au destin.

Parmi ces Africains-là, le savant Cheikh Anta Diop se présente à nous, tout naturellement, pour avoir mené, de 1957 à 1987, ce combat inoubliable, éminemment intellectuel et scientifiquement fondé sur des données incontestables, pour défendre et illustrer l’origine noire des civilisations nubiennes et éthiopiennes, égyptiennes et libyennes, qui ont enrichi et fécondé – malgré les tentatives maladroites de falsification des vérités historiques – d’autres civilisations, notamment au profit des pays du Nord.

Le Professeur Amadou Makhtar Mbow, parmi d’autres, ici présents, peut aussi être cité parmi ces grands intellectuels de notre pays.

Il n’est pas difficile voire impossible de trouver des passerelles de rapprochement entre les formes de combat adoptées par Cheikh Anta Diop et Léopold Sédar Senghor, dans l’espace glorieux de ce combat pour la réhabilitation de l’homme noir – l’adjectif ne porte nullement une quelconque connotation raciale ou raciste, restrictive ou exclusiviste – afin de restituer à l’Afrique sa part dans l’histoire de l’humanité.

Cheikh Anta Diop par l’égyptologie, le retour à l’histoire, la sociologie, la littérature et l’art, l’architecture, Senghor par l’exaltation des valeurs qui fondent l’extrême richesse du concept et de la réalité de la négritude, au milieu des années 30, lorsque sa pensée a rencontré celle d’Aimé Césaire, de Léon Gontran Damas, de William Dubois, de Saint-John Perse et de leur cadet que fut Alioune Diop, créateur de la Maison d’Edition Présence Africaine, au milieu des années 40, au Quartier Latin, à Paris.

Senghor a été, tout au long de sa vie, un Africain adepte des principes d’ouverture vers l’autre et d’échange avec l’autre, de dialogue et de métissage, autant biologique qu’intellectuel, ce legs dans le terreau fécondant de la civilisation de l’universel.

Je n’ai aucun doute qu’au terme de ce Colloque, nous nous serons mutuellement doté, les uns et les autres, de leviers nouveaux d’analyse des bases d’une inspiration et des composantes de l’œuvre de l’homme Senghor.

Ce caractère multidimensionnel de Senghor, on le retrouve dans des textes fondateurs qu’un groupe d’intellectuels sénégalais, réunis au sein de la Fondation qui porte son nom, dans un ouvrage paru, il y a seulement quelques jours, et qui porte le titre : « Education et Culture », Edition Présence Africaine, en ce mois de novembre 2014.

Dans cet ouvrage, qui est préfacé par Felwine Sarr, et dont la post-face a pour auteur le remarquable Professeur Souleymane Bachir Diagne, ces deux Enseignants ont choisi pour la préface : « Léopold Sédar Senghor, le semeur d’hommes » et pour la post-face : « Léopold Sédar Senghor, le moment d’une pensée ».

Mesdames, Messieurs,

Comme certains de mes compatriotes, j’ai eu le privilège et l’insigne honneur d’avoir assumé la fonction de Directeur de Cabinet du Président Léopold Sédar Senghor, du 4 mars 1970 au 15 mars 1978.

Je fus nommé au poste de ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Environnement, jusqu’au 15 septembre 1978, après six mois passés à la tête de ce département, pour prendre en charge le ministère des Affaires Etrangères, du 15 septembre 1978 au 9 octobre 1984, puis à nouveau dans ce même ministère, du 3 juin 1993 au 4 juillet 1998.

Depuis que je l’ai connu, le 5 mai 1957, à Saint-Louis – je me trouvais alors en classe de seconde au Lycée Faidherbe – je n’ai plus quitté Senghor.

Depuis le 1er janvier 1981 - date de sa retraite politique – jusqu’à sa disparition, pendant une vingtaine d’années, je n’ai pas mis un hiatus au contact avec le Président Senghor, allant, régulièrement, lui rendre visite à Verson, en Normandie, plus précisément, tous les mois de septembre, demeurant à ses côtés pendant quelques jours.

Si j’avais choisi la formule de l’anecdote répétée, j’aurais pu, ici et maintenant, vous en raconter une bonne cinquantaine, pour décrire, identifier, illustrer l’homme Senghor.

Ce sera sans doute pour une autre fois, ayant vécu – il est vrai – pendant une dizaine d’années aux côtés de cet homme, dans son travail quotidien et près de deux cent fois, je l’ai accompagné lors de ses voyages à l’étranger – exactement 198 fois – du 4 mars 1970 au 31 décembre 1980.

J’ai tenté de garder dans ma mémoire, sur ce long parcours, faits, paroles, gestes et comportements dont j’ai été le témoin, au milieu d’évènements et de situations, sur les cinq continents, de la part du Président Léopold Senghor.

Mais j’ai choisi plutôt, ce matin, de suivre le déroulement séquentiel de l’ouvrage qui vient d’être publié par la Fondation Léopold Sédar Senghor et la Maison d’Edition Présence Africaine, en échangeant avec M. Rafaël Ndiaye sur son texte : « Senghor, Education et Culture », et en revisitant le même Senghor, tout le long de sa vie et dans l’évolution linéaire de son œuvre, en matière de formation des cadres dans un Etat en construction : le cas du Sénégal.

Le 6 décembre 1963, il exposa, dans un style simple, ses idées, sa pensée, sa conception de la formation des cadres sénégalais et sur les grands thèmes des philosophies africaines.

Cette démarche, il l’a poursuivie le 23 juin 1968 à l’occasion de la distribution des prix à l’Ecole Militaire Préparatoire, puis le 22 septembre 1968, lorsqu’il reçut, en dissertant sur l’accord conciliant, le Prix de la Paix de la Librairie allemande.

Dans ces deux textes, Senghor aborde, avec dextérité et avec un sens élevé de la pédagogie, ce que M. Rafael Ndiaye décrit comme il suit : « Senghor a éprouvé un besoin irrépressible de penser son action en consacrant à la réflexion le temps requis pour asseoir les bases rationnelles des œuvres à réaliser, dans un double souci de cohérence et d’efficacité ».

M. Rafael Ndiaye précise : « il s’agit, pour l’homme d’Etat, d’encadrer l’action politique par une démarche intellectuelle prospective, puis rétrospective, afin de tirer les leçons autant des succès que des échecs ».

J’ai aussi accompagné Senghor lorsque, le 11 juillet 1969, il présida la cérémonie de remise des diplômes aux élèves de l’Ecole Nationale d’Administration du Sénégal (ENAS), Ecole où j’ai eu le privilège d’avoir reçu ma formation et dont j’étais sorti diplômé, deux années plus tôt, comme Administrateur Civil, puis, le 9 mars 1970, lorsqu’à Dakar, il prononça, pour honorer M. René Maheu, Directeur Général de l’Unesco, un discours d’une singulière facture, consacré, pour l’essentiel, à la Civilisation de l’Universel et au rendez-vous du donner et du recevoir, si cher à Pierre Teilhard de Chardin.

Dans ses textes, Senghor a exprimé le fond de ses options en matière d’échanges de données de base entre les peuples et civilisations comme éléments porteurs d’un dialogue fécond, dans la paix et avec générosité et, aussi, même dans les situations de conflits ou de guerres, pour arriver à la Civilisation de l’Universel, par le biais du métissage biologique et culturel. Devant les élèves administrateurs de l’ENAS (Ecole Nationale d’Administration du Sénégal), Senghor lança une invitation solennelle aux élites sénégalaises, au banquet du donner et du recevoir, en rappelant que la culture, avant toute priorité, était le levain du progrès, parce qu’étant au début et à la fin du développement.

Nous avons retenu les idées avancées et les méthodes proposées pour consolider les références culturelles, les bases philosophiques d’une vraie aventure humaine.

Dans son discours au Concours général de 1970, exactement le 27 juin 1970, à cette occasion, Senghor tint à mettre un accent particulier sur la priorité et sur la primauté qu’il donnait et reconnaissait, dans les Lycées et dans les Universités, à deux matières essentielles de l’éducation : la Mathématique et la Linguistique.

Il rappelait, dans le texte, qu’en France comme aux Etats-Unis, au temps de sa jeunesse, il pouvait sortir de sa mémoire que les meilleurs élèves en mathématiques faisaient, en même temps, du latin et du grec et il cita, avec fierté, l’exemple du regretté Abdoul Aziz Wane, qui fut, je le cite, « un de nos brillants Ingénieurs et, en même temps, un bon helléniste ».

Un accident de la circulation survint pour ravir cet esprit brillant au Sénégal et aux Sénégalais.

Poursuivant notre pérégrination, nous pouvons arriver au discours du Président Léopold Sédar Senghor, sur le thème de la Pédagogie moderne, lors du Concours Général sénégalais, le 7 juillet 1971, en réponse au discours d’usage de M. Abdoulaye Elimane Kane, alors jeune Professeur de Philosophie au Lycée Blaise Diagne de Dakar.

C’est alors le Professeur, l’éducateur qui, s’exprimant, apparaît, dès lors, ce souci de méthode et d’organisation, forme accomplie d’une certaine générosité – comme les enseignants en ont le noble secret – lorsqu’il affirme, je le cite : « comme Professeur, j’ai toujours pensé que l’éducation – je préfère le mot à celui d’enseignement – avait pour but majeur de former les individus en les informant pour leur permettre de se réaliser en personnes : très précisément, de développer, en eux, cette faculté qu’exprime l’activité générique de l’homme et qu’on appelle, maintenant, créativité.

Expliquant ce choix du pédagogue, sur son enseignement, dans la forme comme dans le fond, Senghor précise, je le cite encore : « depuis l’indépendance – je rappelle que nous étions alors en 1971 – la politiké, comme disaient les anciens Grecs, c’est-à-dire l’art de gouverner la cité, m’a appris que l’individu ne pouvait se réaliser en personne que dans et par la société des hommes, dont les activités, pour être développées dans le sens de l’humain pour le développement de tout l’homme dans tous les hommes, doivent être organisées par l’Etat, en des Institutions démocratiques, librement voulues par la majorité des citoyens. C’est à cette société démocratique encore une fois, mais organisée par l’Etat, expression de la volonté populaire, que les Grecs donnèrent le nom de Polis : cité.

D’où il résulte que l’autre but, aussi essentiel, de l’éducation est de former des citoyens dont chacun, par un travail sécurisé, concourt au développement harmonieux de la société.

Puis, le 19 mai 1972, Senghor adresse une lettre au Premier ministre, lettre n° 13/PR/SP, portant sur la Revue mensuelle Kaddu, à propos des langues nationales.

De nombreux Sénégalais se souviennent encore de ce débat, qui fut épique, sur l’orthographe des vocables Siggi avec une fois ou deux fois la lettre G, Ceddo, avec un ou deux D, Tekki, avec un ou deux K, survenu entre les intellectuels et les spécialistes des langues nationales, la fameuse règle des géminées, consistant en deux consonnes identiques consécutives prononcées, selon la définition du dictionnaire « Le Petit Robert ». Il ne fut pas possible de trouver un compromis sur la question entre Léopold Sédar Senghor et Sembène Ousmane.

Dans cette lettre adressée au Premier ministre, le Président Senghor écrit ceci : « Je ne distinguerai pas l’orthographe et la grammaire puisque celle-là n’est qu’une partie de celle-ci ; ni, au demeurant, la morphologie et la syntaxe, car les faits sont complexes, qui tiennent souvent de l’une et de l’autre. Je distinguerai plutôt, d’une part, les fautes grammaticales, qui me semblent évidentes et, d’autre part, les problèmes de la gémination et du découpage, sur lesquels la Commission sera plus spécialement consultée. Je choisirai mes exemples, d’abord, dans le Numéro 2 de Kaddu, notamment dans l’Editorial traduit par Ubbi, écrit avec deux B ».

Nous pourrions continuer cette revue des textes fondateurs, en mettant sans doute l’accent sur leur contenu riche et divers dans la suite de nos débats.

Faisons un bref arrêt, en entrant de plain-pied dans le domaine de l’économie, dans ses rapports avec la culture.

A Paris, du 20 au 22 juin 1972, réagissant aux modes nouveaux de concevoir l’économie moderne, à partir de l’expérience des pays industrialisés et faisant preuve d’un nationalisme conscient et logique, Senghor déclarait : « Nous revendiquons le droit à la différence, droit que nous retrouvons, au demeurant, dans des termes identiques, dans la contestation de la jeunesse actuelle ».

Il poursuivait, en disant : « Telle est, en tout cas, notre option dans la lutte contre le sous-développement, question que nos Etats indépendants cherchent à résoudre ». Il ajoutait : « Aucune technique, aucune théorie, aucune « méthode » ne vaut que de penser par nous et pour nous. Rien ne peut nous apporter un concours efficace qu’en intégrant dans nos structures culturelles, sans les détruire, l’indépendance et l’autonomie de la pensée, c’est-à-dire le développement de nos propres valeurs qui est à ce prix ».

En réponse à ceux qui le soupçonnaient de s’être aligné sur les choix de l’ancien colonisateur, Senghor ajouta : « je me rappellerai toujours la leçon d’indépendance qu’un jour de juin 1959, nous donna le Général de Gaulle. Elle se résume en une phrase : « Penser et agir par soi et pour soi ».
Retournons, un instant, à la culture.

Dans ce domaine, suivre l’itinéraire philosophique et littéraire de Senghor pourrait nous conduire aussi au 5 juin 1973, à l’occasion du Banquet des anciens Elèves du Lycée Louis Le Grand, à Paris.

A cette occasion, l’homme d’Etat et l’Enseignant se retrouvent encore autour de l’enseignement des langues classiques, comme il le soulignera, plus tard, en répondant au discours d’usage de feu Abdel Kader Fall, alors Proviseur du Lycée Faidherbe de Saint-Louis, en disant : « Il y a quelque dix ans, je recevais, au Palais de la République, M. Amar Samb, de retour de la Sorbonne, avec le titre de premier Agrégé d’Arabe en Afrique noire. Naturellement, je l’interrogeai, comme j’ai l’habitude de le faire, sur ses études. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre me dire : « c’est vous qui avez fait naître ma vocation. La première fois qu’en 1946, vous avez donné un meeting dans ma ville natale, j’étais parmi vos auditeurs. J’étais à l’école coranique, mais j’entendais dire, autour de moi, que vous aviez été au Lycée Louis Le Grand et que vous y aviez appris le latin et le grec. En vous écoutant, j’ai pris la résolution de faire du latin et du grec et d’entrer au Lycée Louis Le Grand. C’est tout cela qui m’a conduit à l’Agrégation en arabe. Il se trouve que, pour maîtriser l’arabe classique, il n’est pas inutile d’avoir fait du grec, tant fut grande l’empreinte du grec sur les traducteurs arabes ».

Senghor, partout, effectuait un retour ému aux auteurs anciens, aux Grecs pour les matières comme la philosophie, la rhétorique, l’astronomie, l’histoire et la littérature, à Homère, à Solon et à Socrate, à Aristote et à Platon, le maître de ce dernier, Archytas de Tarente, et à Hippias d’Hélis, tous les deux, amis de Platon.

Avec le Révérend Engelbert Mweng et se trouvant au confluent de l’histoire et de la création littéraire, Senghor citait souvent Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon et puisant une intense inspiration du Tarikh Es-Sudan, il retrouvait, avec fierté, Soundiata Keïta et la Charte du Kurukan Fuga, dite Charte du Mandé (1236 après Jésus Christ), mais aussi Soni Ali Ber, Askia Mohamed, El Hadj Omar Tall, Samory Touré, Anne Zinga de l’Angola, Chaka Zoulou, Mamadou Lamine Dramé, Moussa Molo Baldé et bien-sûr Lat Dior Ngoné Latyr Diop.

Mesdames, Messieurs les Professeurs,

Je devais prononcer une brève allocution en guise d’intervention, comme cela est prévu dans le programme de ce Colloque.

Ce texte a quelque peu tiré en longueur, comme le disait, quand, en 1958, je faisais la 1ère du secondaire du Lycée Faidherbe de Saint-Louis, notre inoubliable Professeur, Monsieur Gallet, Agrégé en Lettres Classiques.

Mais Monsieur Gallet récompensait parfois voire souvent, les élèves qui répondaient au tropisme de l’excitation cérébrale, mot qu’il savait distinguer de la digression ou de la divagation de l’esprit dans les prairies tentantes où fleurissent les asphodèles du romantisme scolaire quand vient le moment où, voulant tout dire et tout évoquer, tout disséquer, l’on s’envole vers le lyrisme inspiré ou les dissertations théoriques, au milieu des orages et des typhons de la simple dialectique.

Je vous remercie de votre aimable attention.

 

Moustapha Niasse