Journée d'étude de l'A.N.U.P sur le bilan de l'alternance 

Allocution prononcée par 
Monsieur Moustapha Niasse, Secrétaire Général de l'AFP

 

Dakar, 18 aout 2004

 

Mesdames, Messieurs, Chers participants,

J'ai plaisir à saluer l'initiative prise par le Coordonnateur de l'Alliance Nationale des Universitaires pour le Progrès, M. Papa Mody Niang, et ses camarades membres de cet Organe du parti, initiative qui nous vaut de nous retrouver, ce matin, pour des discussions et des échanges sur l'état de la nation, sous l'appellation : " bilan de l'alternance ", pour, en même temps, envisager des perspectives, autant par la réflexion que par l'analyse.

Le Sénégal, aujourd'hui - et chacun en convient -, se trouve à la croisée des chemins.

Les Sénégalais n'ont pas perdu espoir. Mais les Sénégalais sont inquiets.

Les Sénégalais, qui continuent de croire que leur pays est porteur d'une histoire, d'une culture et d'une civilisation dont il y a lieu d'être fier, ne peuvent se laisser aller au découragement ni à la résignation. Ils savent qu'à chaque étape de la longue histoire de ce pays où les repères ont semblé être perdus, où l'horizon semblait envahi de nuages mystérieux, où l'avenir semblait compromis par des menaces extérieures ou par des dysfonctionnements intérieurs, l'esprit du sursaut a émergé au petit matin pour annoncer un jour nouveau.

Aujourd'hui, comme hier, ce peuple est encore prêt à se dresser comme un seul homme, pour relever les défis et tous les défis.

Notre pays, plus que jamais, a besoin de paix, de calme, de sérénité, de sagesse et de comportements marqués du sceau de l'intelligence, de la générosité, pour aller vers l'essentiel : sauvegarder les acquis en matière de liberté et de démocratie, puis, reprendre, progressivement et avec maîtrise, la reconstruction des bases mêmes de notre développement.

Nombreuses, aujourd'hui, sont les raisons qui pourraient conduire les Sénégalais à se décourager ou à se résigner. Mais, il n'y a pas de fatalité dans le destin d'une nation lorsque celle-ci décide de se prendre en charge, de manière méthodique et organisée, en privilégiant l'intérêt général, le bien-être et la sécurité de tous, face à tous défis.
Le Sénégal a besoin de paix. Le Sénégal a besoin de sérénité. L'unité nationale et l'esprit de solidarité qui en est le ciment sont les biens les plus précieux que nous possédons, en tant que peuple.

Ces réalités de notre temps, qui appartiennent au patrimoine génético-politique de notre pays, nous invitent constamment au dépassement ;

Une démocratie, pour être crédible, doit posséder les deux pôles naturels que sont le pouvoir, d'une part, et l'opposition, d'autre part.

Nous sommes dans l'opposition, consciemment, lucidement.

Mais nous savons, aussi, qu'à l'heure des périls, ce dépassement est nécessaire voire indispensable.

C'est dans cet esprit que nous entendons poursuivre et accentuer notre démarche d'opposition au pouvoir, pour continuer de contribuer à la maturation et à la consolidation de la démocratie.

Les débats de ce matin seront consacrés au bilan - un bilan d'étape de quatre années et demie - de l'alternance survenue au Sénégal, à la faveur d'un choix conscient fait par la majorité des Sénégalais, dans un immense élan d'espoir marqué du sceau de la confiance, vers des changements qualitatifs dans le mode de gouvernement du Sénégal.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Vos discussions permettront de répondre à cette grave question. Les conférenciers éminents que nous écouterons, tout à l'heure, sauront entraîner les militants que nous sommes, sur le chemin de l'objectivité, de la mesure et de la rigueur scientifique, tout au long de nos discussions.

Evidemment, il eut été plus facile, dans le contexte actuel, de se suffire d'une description factuelle, argumentée, documentée, illustrée d'exemples vivants, pour souligner tout ce qui, dans ce pays qu'est le Sénégal, marche sur la tête, à l'inverse de toute logique de vie et d'action, tant sont variés et divers les manquements à l'éthique républicaine, les dérives et déviations multiples dans la quasi-totalité des secteurs de la vie nationale. Sans doute, les débats qui s'engageront ici même, nous conduiront-ils à cheminer dans les allées de ces comportements et de leurs récurrences naturelles. Nous devons partir de l'existant vers les objectifs que nous devons nous fixer pour contribuer aux changements que le peuple attend de l'alternance ou d'une alternance à l'alternance actuelle, si celle-ci, en définitive, se révèle incapable de répondre aux exigences de la mission que la nation lui a confiée.

Nous voulons être constructifs et ouverts.

Nous écouterons les trois communications programmées, sachant qu'elles nous enrichiront dans les domaines sous examen.

C'est qu'à l'heure des périls, ni les violences d'aucune sorte, ni des diatribes politiciennes, ni des plaintes ou complaintes d'aucune sorte ne peuvent présenter une utilité pratique dans notre recherche commune des conditions les plus convenables pour ramener en surface les bases d'un débat républicain de haut niveau, afin de trouver les solutions les plus convenables aux problèmes que rencontre notre pays dans les domaines de son économie, de ses finances publiques, de son agriculture, de la situation du monde rural, dans les secteurs de la santé, de l'éducation et de la formation, dans la lutte contre la pauvreté, dans la gestion de l'avenir des jeunes générations, dans la sécurité des populations et dans le maintien de relations de bon voisinage avec les pays qui nous entourent, quand est passé le temps des polémiques, quand est passé le mode des imprécations.

Le problème, alors, est de savoir comment réveiller la conscience de ceux qui nous gouvernent au moment où tant d'actes posés, tant de décisions prises à la hâte, tant de mesures de gouvernement sont imposés au peuple souverain ?

Il s'impose à nous un devoir de vérité, devant ce qui apparaît de plus en plus comme un abîme d'incompétence et un amas d'irresponsabilité.

Comment, alors, encore une fois, réveiller la conscience de ceux qui nous gouvernent lorsque le culte du pouvoir absolu, générateur d'opacité et créateur de ruptures, envahit de jour en jour l'espace public et l'exercice du pouvoir d'Etat ?

Le problème s'épaissit et se complique quand arrive le moment où se dressent devant nous les termes des équations économiques, des nécessités de la croissance dans les secteurs essentiels de l'activité nationale, dans ce contexte de mondialisation où les plus performants l'emporteront sur tous les autres ?

Autour de nous, sur le continent, quand émerge le rêve, sans aucun doute réalisable, de ce qui est appelé NEPAD " nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique ", il est permis de rêver, avec raison, au nom de l'élan de renaissance africaine qui fait l'objet d'une appropriation volontaire de la part des peuples du continent.

Où se situe, en 2004, le Sénégal, naguère consulté, écouté, respecté ?

Les Sénégalais peuvent encore, s'ils le veulent, faire en sorte que le Sénégal ne soit pas, en Afrique de l'Ouest, l'Etat d'expression française dont l'écrivain, M. Almamy Mamadou Wane craint qu'il ne soit, un jour le plus fragile de notre sous région. Nous sommes en mesure d'éviter que notre pays tombe dans les fossés de la destruction, si nous savons faire preuve de dépassement, nous tolérer mutuellement, nous parler et éviter le pire. Il nous faut, encore une fois, quitter le champ de la somnolence, voire de l'assouplissement sur lequel ceux qui gouvernent ce pays semblent s'enliser. Evidemment, il s'agit là du combat du peuple, notre combat.

C'est que l'histoire de l'humanité pullule d'exemples de sursaut et de sauvetage de peuples et de nations, chaque fois que l'irréparable s'est s'annoncé ou a commencé de frapper déjà à leurs portes.

Point n'est besoin de jouer les Cassandre, mais une société va mal quand en son sein domine l'idée qu'on ne peut s'en sortir et triompher que lorsque les forts écrasent les faibles ou les trompent, quand la crise économique s'ajoute au mépris, quand la société civile est confusément accusée de faire de la politique alors que celle-ci est, aussi, une forme de contre-pouvoir pouvant et devant jouer un rôle non négligeable dans la défense des libertés, de toutes les libertés. Une société va mal lorsqu'un pouvoir d'Etat fait tout pour dresser les citoyens, les uns contre les autres et crée, finalement, une société à deux vitesses. Une société va mal quand s'éloignent les réflexes qu'offrait la tradition africaine de consultation, de palabre et de dialogue qui a toujours permis de créer, dans les moments de doute ou de crise, des mécanismes d'échanges à somme positive. Lorsque les gagnants ne gagnent que ce que perdent les autres, dans la non transparence et par la ruse, une société va mal. 

Quand les partis politiques, les associations civiles, les intellectuels, les écrivains, les créateurs, sont mis dans la même catégorie et sont considérés comme des groupements de citoyens qui n'ont plus droit qu'au silence, alors il y a problème.

Il est pratiquement impossible de gouverner un pays, dans les temps modernes et à l'époque de la cybernétique et des nouvelles technologies de l'information, si on s'obstine à vouloir concentrer, au sommet de l'Etat, les rouages décisionnels d'un pays.
Il faut souligner que ce ne sont là que des idées-références, des points de repères qui fondent la nécessité d'un appel au sursaut, appel que nous voulons adresser à tous les Sénégalais afin que, dans le respect scrupuleux de la loi républicaine, les énergies et les intelligences se mobilisent pour redresser le Sénégal.

Le rôle des élites, dans ce domaine prioritaire des urgences nationales, est et demeure essentiel.   Alors, que faire ?

Nous devons intensifier notre réflexion, structurer nos analyses, pour agir avec efficacité et changer la vie de nos compatriotes.

Il me semble raisonnable de recommander que nous nous tenions à l'horizon des Sénégalais et que nous sachions continuer de faire preuve d'une tranquille mais ferme autorité sur le cours des choses et sur les événements. Nous en avons la possibilité. Il sied, dans ce but, de prendre la perspective du temps et d'empêcher quiconque d'installer le Sénégal dans une vision où le tumulte des improvisations réduirait l'horizon de nos ambitions, en tant que peuple et celui de nos résolutions pour un Sénégal réconcilié avec lui-même. Car si la politique est l'art du possible, la politique est aussi l'art d'organiser la volonté du peuple dans sa marche vers le progrès, pour le bien et le vrai, durablement, pour le bonheur de tous. Et, aussi, de défendre les acquis réalisés tout au long de notre histoire.

En définitive, il nous incombe, à nous Sénégalais, au début de ce siècle 21ème, d'assumer nos responsabilités face au destin de notre pays.

La renaissance africaine, on le voit, aujourd'hui, jure avec toutes tendances vers la dictature, quand les médias d'Etat sont domestiqués et interdisent aux citoyens le libre accès à une information de vérité.

Le Président Senghor disait déjà, en 1960, que l'unité des Sénégalais était la voie idéale et le moyen privilégié pour permettre de développer des synergies d'intelligences et les ressources de la méthode, pour construire un pays viable. Il invitait plus précisément les Sénégalais à : " vivre ensemble, en communion dans un commun vouloir de vie commune, en oubliant nos querelles au pied du baobab ".

Le sens de notre combat, à l'AFP, induit que les Sénégalais s'organisent aujourd'hui et agissent ensemble, dans la diversité enrichissante des idées et des opinions, pour faire en sorte que jamais plus dans notre pays, un Gouvernement, s'étant mis dans une situation d'incertitudes cumulées, ne se voit obligé de balbutier un médiocre alphabet politique et un programme économique qui manque de cohérence, de réalisme, de cohésion et de vision, et que, à de rares exceptions près, les entraves de l'incompétence et les pièges de l'inexpérience ouvrent périlleusement l'ère des pénitences, dans les vestibules désuets où naissent et se développent de nouvelles habitudes et des comportements politiques nouveaux, le tout célébré dans de fastueux banquets où l'on sert à flots des vaisseaux de démagogie, d'irresponsabilité et d'inefficacité ambiante. Avec, à la clé, l'impunité et le refus de reconnaître ses erreurs et de se remettre en cause.

Les Sénégalais, êtres de dignité, méritent le respect de ceux qui les gouvernent.

Pour combien de temps, continuera-t-il d'exister chez nous, cette atmosphère de morte-saison de nos ambitions, comme si nous nous trouvions, pétrifiés, à la lisière d'un vaste désert de l'imagination ? Nous voulons dire non ! Et rechercher cet équilibre des populations et des ressources, des intelligences et des urgences, des compétences et des objectifs fixés, vers ce compromis constant qu'est l'action entre l'impatience et la prudence, la sagesse et la volontaire résolution, l'efficacité du savoir et du savoir-faire.

Nous savons que nous ne sommes pas seuls dans ce combat. Nombreux sont les Sénégalais, qui ne militent pas dans des formations politiques, où qui évoluent dans des associations et mouvements de masses, qui mènent le même combat, avec d'autres moyens, avec d'autres méthodes.

Nous faisons appel, sous cet éclairage, aux vertus et aux valeurs qui ont toujours fait la force et le génie du peuple sénégalais, pour faire face aux contre-valeurs qui se créent, sous nos yeux, et qui permettent à leurs auteurs de narguer les concitoyens.  Ce combat doit être mené, sans haine et sans passion.

Si le redressement que souhaite le peuple s'opère dans une démocratie apaisée, notre pays sera en mesure de jouer pleinement dans la construction d'une Afrique de la modernité son rôle, sa mission.

Je termine par là où j'aurais dû commencer, en saluant les intellectuels, professeurs, chercheurs et concitoyennes et concitoyens qui ont répondu, si aimablement, à l'invitation de l'ANUP et qui sont venus nous apporter la richesse de leur expérience et leur disponibilité, dans ce débat qui engage le présent et l'avenir de notre pays.

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