ENJEUX DES LEGISLATIVES DU 29 AVRIL

Par Mamadou Ly

 
C'est par une singulière amnésie qu'on veut réduire la compétition électorale prochaine à une confrontation entre un " camp ", qui voudrait donner au Président de la République " l'instrument pour gouverner ", c'est-à-dire une majorité à l'Assemblée Nationale, et une opposition nostalgique qui travaillerait au retour de l'Ancien Régime ou à la renaissance de l'"hydre socialiste ". On entendra même de la bouche d'un nouveau thuriféraire de Wade, chantre occasionnel de tout nouveau pouvoir, la monstruosité consistant à dire que les adversaires de la " Coalition Sopi " veulent expurger de la Constitution tous les avantages prévus pour les femmes, les vieillards et les jeunes ! Mais comme le ridicule et les changements de veste ne tuent plus dans ce pays, l'" honnête homme " ne peut qu'opposer le mépris à ce Gargantua de la scène politique dont le sens de la démesure fait rire dans les chaumières.

En vérité, ce qui divise les formations politiques engagées dans l'actuelle compétition électorale est autrement plus important. Il ne s'agit pas d'un conflit idéologique de type classique opposant des libéraux à des socialistes. Des partis se réclamant d'idéaux de gauche (socialistes et marxistes) se retrouvent dans la " Coalition Sopi ". De même, des libéraux se retrouvent de part et d'autre d'une ligne de clivage que l'on tente d'estomper en faisant miroiter à certains partis la possibilité d 'un retour à la maison du père spirituel.

Le critère moral n'est pas non plus opérant, du moins dans les termes qu'on le pose : les " purs " de l'Alternance ne s'opposent pas aux traîtres du Changement.

Par contre, les démocrates avertis peuvent s'inquiéter à juste raison de la perversion des mœurs politiques. Penser que la fin justifie les moyens, qu'on peut acheter les consciences, monnayer les adhésions et marchander l'appui de soi-disant " grands électeurs " est tout aussi condamnable qu'un discours volontairement mensonger ou manipulateur chargé de tromper la vigilance du citoyen et d'abuser de sa confiance, le temps d'une élection.

A l'AFP , comme la plupart des patriotes de ce pays, nous avons longtemps pensé que le 19 Mars 2000 s'etait opérée une rupture avec cette manière cynique de faire de la politique, que le changement, pour tous ceux qui ont participé à la victoire, impliquait le partage de valeurs morales et éthiques et le bannissement de pratiques honnies et sanctionnées par notre peuple. Se trompent donc tous ceux qui pensent que les amalgames, les contre - vérités, les discours laudatifs ou les incitations à la rêverie peuvent servir à masquer la vérité des choses. Car il est têtu, le réel ! Se persuader qu'on peut faire croire au paysan du Baol ou du Sine, qui, au mois d'Avril, n'a pas encore perçu la rétribution de son travail de l'hivernage dernier, que le Gouvernement n'est responsable en rien de la situation qu'il vit relève de l'illusion. Comme relève de l'illusion le fait de vouloir convaincre que tout va pour le mieux alors qu'il n'en est rien, que les ménages ressentent plus que jamais le coût de la vie, que sur les terrains du chômage, de la précarité et de la sécurité, les populations attendent toujours ne serait-ce que des débuts de solution.

Il y a des urgences dont les solutions ne peuvent se conjuguer au futur comme le fait de manière récurrente et symptomatique le Président de la République. Que fera le peuple lorsqu'il attendra en vain les milliards que lui promettent ses amis ?

C'est faire preuve d'une autre amnésie que d'oublier les leçons du 19 Mars 2000 : le peuple sait désormais sanctionner avec une lucidité que ne sauraient divertir les promesses, les largesses et les propos de campagne.

Les actifs du gouvernement ne peuvent être niés. Les réformes institutionnelles, l'adoption d'une Nouvelle Constitution, la suppression du Sénat et du Conseil Economique et Social ainsi que l'organisation d'élections législatives anticipées, étaient souhaitées par les forces les plus représentatives de la nation. Toutefois, les finalités de toutes ces réformes envisagées avant, les élections présidentielles de l'an 2000 doivent être rappelées. Il s'agissait de faire un pas décisif vers la démocratisation de l'Assemblée Nationale, de débusquer tous les nids d'iniquité et de gabégie pour que le peuple se retrouve dans des institutions chargées de la représenter dans sa diversité, sans en payer le prix fort. Par un tour de passe - passe digne de l'Ancien Régime, les néo-coalisés de l'Alternance veulent, en oubliant ces finalités, faire opérer à notre pays un recul démocratique inacceptable en habillant l'ancien sénat d'oripeaux et en recréant une Assemblée Nationale monochrome assujettie à l'Exécutif ou, à défaut, une représentation nationale où les autres partis ne serviraient que de faire - valoir . Abdoulaye Wade, Président de la République, serait en même temps le mentor d'une assemblée forcément acquise à ses vues. La fonction du législatif, contrôler l'Exécutif et faire participer le peuple à la gestion de la Cité, serait alors pervertie.

Retenons l'objection : une coalition de quarante (40) partis soutient le Président. Soit ! Mais, outre le fait qu'il faut sourire de la résurgence d'une forme de manipulation trop récente pour être oubliée, renvoyons les idéologues aux petits pieds qui tiennent ce discours à la (nouvelle) Constitution. Le député élu sur la liste Sopi, de quelque parti qu'il vienne, est assujetti, à moins de se libérer de son mandat, aux vues de la Coalition, c'est-à-dire à celles du P.D.S..

Si la liste SOPI sortait victorieuse des élections à venir, de gré ou de force, l'Assemblée Nationale serait sous le contrôle du Président de la République. Abdou Diouf l'avait réussi. Faudra-t-il assister à la renaissance d'une monarchie déguisée ?

C'est là où se situe le véritable enjeu des législatives. Le 29 Avril, deux conceptions de la démocratie vont s'affronter pour une vassalisation ou une autonomie de l'Assemblée Nationale. C'est pour faire triompher cette seconde " ligne " que l'AFP a mobilisé toutes ses forces, car nous sommes convaincus que l'avènement d'une démocratie participative, soucieuse des droits des minorités, garante de la pluralité ethnique, confessionnelle et idéologique est la seule voie de progrès que s'offre à notre pays. Le Sénégal ne peut s'offrir le luxe d'exorciser son passé après chaque changement de régime et mobiliser, périodiquement, d'énormes ressources pour faire l'inventaire de l'actif et du passif du gouvernement précédent.

Une Assemblée Nationale jouant pleinement son rôle dans une démocratie éclairée peut nous permettre d'éviter ces longues parenthèses préjudiciables à notre pays.

Mamadou Ly
Membre du Secrétariat national provisoire