Niasse a raison

Par Omar KANTE

Extrait du "Quotidien", 19 juin 2006

·       «Les faits sont sacrés, le commentaire est libre.» Voilà le postulat fondateur du journalisme. Mais la liberté dans le commentaire des faits exclut les préjugés, le parti pris passionnel, le désir de faire mal pour assouvir une vengeance, avec la certitude qu’on aura toujours, en dernière instance, le dernier mot ; puisque, contrairement à la victime, on est dans le journal. Arrivons aux faits :

Moustapha Niasse décide de constater la fin de son mandat de député le 30 juin 2006 et d’en tirer toutes les conséquences qui en découlent. Cette décision, ancienne, a été annoncée dès le vote de la loi anti-constitutionnelle, prolongeant la législature actuelle.

En début de semaine, un de nos quotidiens titre à sa Une : «Moustapha mis en minorité par son bureau politique !» C’était lundi. Le mardi, un autre quotidien suggère que Monsieur Niasse serait lui-même à la base de cette mise en minorité, afin de montrer que dans son Parti, l’Afp, c’est la démocratie qui a cours, même si le secrétaire général doit en être la victime. Ce vendredi 16 juin, après que le Bureau politique de l’Afp a approuvé la décision de son leader charismatique et l’en a félicité, l’un de nos quotidiens récidive en écrivant à la Une : «L’Afp cautionne l’indiscipline de Moustapha Niasse.»

Laissons aux journalistes qui ont «fait leur devoir» et fait ce «travail», la responsabilité de leur déclaration.

Mais les faits sont têtus et les voici :

1. Le Bureau politique de l’Afp, lieu central et unique de prise des décisions qui engagent le parti, n’a examiné la problématique de la poursuite ou non du mandat parlementaire de Moustapha Niasse que le jeudi 15 juin 2006. Il n’a donc eu ni à le désavouer, ni à le mettre en minorité.

2. Aucune décision n’ayant jamais été prise quant à la poursuite ou non de la mission de représentant du peuple à l’Assemblée nationale de Moustapha Niasse, ce dernier n’a donc pas eu à enfreindre les règles de fonctionnement du parti, et par conséquent, l’Afp n’a pas eu à cautionner un quelconque acte d’indiscipline de son secrétaire général.

Quant au jugement de «la voie autorisée de la Cpa» (Coalition pour l’alternative) qui estime qu’il s’agit, concernant la décision de M. Niasse, «d’une démarche cavalière qui est la résultante d’un coup de tête irréfléchi, couplé à un besoin de se libérer de la pression médiatique», qu’est-ce à dire ? Sinon qu’à la Cpa, comme au Cpc, les partis membres conservent toute l’autonomie de leur prise de décision ! Cette «voix autorisée» semble l’ignorer ou feint de l’ignorer. Si Moustapha Niasse pouvait multiplier de «tel coup de tête irréfléchi» !

Revenons à la fameuse «liberté du commentaire», principe de la liberté de la presse et modulateur de sa déontologie. Chacun sait, dans le monde des journalistes, la dialectique qui a cours dans les rapports entre liberté et responsabilité ! Il n’y a pas de liberté sans responsabilité et l’on ne peut être responsable dans la contrainte. Cette contrainte peut être physique, matérielle, psychologique ou sociale ; ses formes sont variées.

Il n’est facile pour personne de résister à ces contraintes, surtout dans le Sénégal contemporain où les valeurs sont vraiment malmenées, mal en point, où l’éthique se cherche dans les méandres des turpitudes, de la corruption érigée en système de gestion du pays, de la misère sociale.

On ne peut jeter la pierre à personne, mais il faut se garder des jugements faciles et méchants. Un journaliste de la Rts, lors d’une émission sur une radio privée, remarquait que certains de ses collègues devenaient de plus en plus partisans et se faisaient ainsi, souvent, des juges de la classe politique ! Ce n’est pas leur rôle, bien qu’ils soient, par ailleurs, des citoyens susceptibles de se lancer dans les batailles politiques. Mais alors, il faut changer de chapeau et s’assumer.

Les deux quotidiens qui s’acharnent sur M. Niasse depuis le lundi 11 juin, voire depuis toujours, le font délibérément, exécutant ainsi leur programme d’intoxication de l’opinion. Moustapha a raison de rendre son tablier à l’Assemblée nationale et l’Afp a bien raison de l’approuver, de le féliciter et de lui exprimer sa solidarité. C’est le président Mamadou Dia qui disait : «Quand il faut choisir entre la morale et la politique, je choisis la morale.» Sans le revendiquer, Moustapha Niasse peut être considéré comme un des fils spirituels du patriarche de la vie politique sénégalaise.

C’est en effet au nom de la morale que Moustapha Niasse a démissionné en 1984 de ses fonctions dans le Parti socialiste à l’issue d’un incident survenu au Bureau politique de ce parti ;

C’est au nom de la morale qu’il a refusé de cautionner et de participer à la mascarade du congrès sans débat de 1996 du même Ps. C’est au nom de la morale qu’il n’a pas participé au gouvernement de M. Loum. C’est au nom de la morale, qu’ayant proclamé qu’il soutiendrait le candidat de l’opposition le mieux placé, qu’il a reporté ses suffrages sur Abdoulaye Wade, arrivé deuxième après Diouf.

La même exigence morale l’a fait quitter le poste de Premier ministre qu’il a occupé dans le premier gouvernement de l’Alternance.

Se référer donc à la morale, se référer aux valeurs cardinales de notre peuple, apparaît comme une constante dans la vie politique de Niasse, dans sa vie tout court.

Ainsi, pour comprendre le refus de M. Niasse de poursuivre son mandat parlementaire au-delà du 30 juin 2006, il est inutile de chercher ailleurs que dans sa conception éthique de la vie politique.

Karim, le fils du Président Abdoulaye Wade, répondant à une question relative à la personnalité politique pour laquelle il avait le plus de respect, a répondu sans hésiter, Moustapha Niasse. C’était à l’occasion de l’inauguration des travaux d’aménagement de la Corniche Ouest.

A bon entendeur salut !

Omar KANTE - Membre du Bureau politique de l’Afp Secrétaire national chargé des politiques culturelles / oumar.kante@sentoo.sn