Président Mamadou Dia enjoint les Sénégalaises et les Sénégalais à rallier la cause de la Coalition 2007

 

En février de cette année, notre pays arrivera à un nouveau carrefour très important de son histoire. Le scrutin présidentiel devra, en effet, déterminer si les Sénégalaises et les Sénégalais souhaitent poursuivre l’expérience de l’alternance entamée en 2000, ou renvoyer à leurs études ses dirigeants actuels.

Qu’elles étaient belles, ces promesses de l’Alternance ! Pour la première fois de son histoire post-coloniale (1), notre pays avait démocratiquement renvoyé un régime pour en appeler un autre, et la chose se déroula de manière élégante, nous valu l’admiration de la planète toute entière, et fit notre fierté. Mais c’est alors que les choses commencèrent à se gâter.

Ces quelques rappels afin que les Sénégalais n’oublient pas…

Il était le candidat d’une coalition de partis de l’opposition, et non pas le candidat du seul PDS (2). Mais son élection acquise, Me Wade s’attacha tout particulièrement à renier les accords de gouvernement signés avec ses alliés, selon lesquels le Sénégal devait être dirigé avec des méthodes nouvelles, saines, par des hommes nouveaux, compétents et intègres. Pire, Abdoulaye Wade s’acharna à évincer des arcanes du pouvoir, les uns après les autres, quasiment tous ceux de ses alliés qui ont contribué à le faire élire (3). Le résultat en est le retour des hommes anciens, des pires d’entre eux, souvent, et le retour des méthodes anciennes, en pire là aussi. Celui qui avait solennellement annoncé, devant Dieu et devant les hommes, lors de sa prestation de serment au stade Léopold Sédar Senghor, « la fin de l’ère de l’exercice solitaire du pouvoir », a fait montre d’une boulimie et d’une patrimonialisation du pouvoir sans précédent dans nos annales. Cela s’est traduit par la création d’une instabilité perpétuelle de nos institutions, avec les innombrables remaniements ministériels et la succession des nominations à la tête des mêmes sociétés nationales (4), et le népotisme érigé en mode de gouvernement. Cela a conduit également à violenter notre démocratie, à la faire régresser gravement, en usant de l’arbitraire face à toute forme de contestation – des journalistes convoqués à la tristement célèbre DIC aux simples porteurs de brassards rouges (5) interpellés, en passant par les marches interdites (6), la monopolisation des médias publics (7) et les tentatives d’intimidation d’opposants, régulièrement embastillés, à la faveur d’une justice instrumentalisée à outrance. Le tout sur fond de violences politiques chroniques, d’un autre age, indignes du Sénégal d’après le 19 mars 2000. Et, tandis que l’on est déjà assis sur un baril de poudre, le Pouvoir attise le feu en manipulant ou en tentant de manipuler certains guides religieux, alors que l’on sait combien peuvent être dangereuses les liaisons entre le fanatisme religieux et la politique.

Qui plus est, ce pouvoir-là n’a cure des souffrances au quotidien des populations, urbaines comme rurales. Les sempiternelles coupures d’électricité, les constantes hausses des prix des produits et services de premières nécessités (pain, huile, sucre, gaz, charbon, électricité, eau…), les souffrances du peuple, en un mot, au quotidien ou par extraordinaire (naufrage du Joola, inondations, invasions acridiennes), sont considérées avec mépris… lorsqu’elles sont considérées, l’Etat et le PDS menant eux grand train. Avec une arrogance qui n’a d’égal que leur inconscience, nos dirigeants (supposés) s’entredéchirent pour que les uns ou les autres conservent leurs prébendes, sans états d’âmes non plus pour une jeunesse – la sève de notre pays - aujourd’hui réduite à des tentatives suicidaires d’émigration, jeunesse dont on bastonne à l’occasion, sans vergogne, la partie estudiantine, celle qui, hier encore, faisait aussi offre de sacrifice de vies, en organisant des grève de la faim pour que l’opposant Abdoulaye Wade recouvre la liberté.

L’illusion des grands travaux et la réalité des scandales financiers répétitifs

En dépit de tout cela, l’octogénaire Abdoulaye Wade – que son grand âge devait inciter à se retirer plutôt qu’à briguer un mandat présidentiel de cinq ans - et ses acolytes espèrent que les Sénégalaises et les Sénégalais leur accordent leurs suffrages le 25 février 2007. Le principal argument est « qu’il faut permettre au président Wade d’achever ses grands travaux ». Argument on ne peut plus spécieux, et pas seulement en raison la situation désastreuse décrite précédemment, à laquelle Abdoulaye Wade et ses hommes ont mené le pays : au bord du gouffre.

Qu’ils sachent, s’ils l’avaient oublié, qu’il existe le principe de la continuité de l’Etat, qui fait que dans tous les pays du monde, et de tous temps, de grands projets sont initiés par des dirigeants et achevés et inaugurés par leurs successeurs. Pour ne citer que quelques exemples, le programme Appolo d’exploration de la Lune avait été initié par John Fitzgerald Kennedy au début des années 60 et était prévu d’être inauguré au début des années 70, donc après ses deux mandats autorisés éventuels s’il avait été vivant et réélu ; François Mitterrand a initié le projet de Grande Bibliothèque, qui porte son nom, en sachant qu’il n’assisterait pas, président, à son inauguration. Mieux, en France, un Premier Ministre prend, quotidiennement, douze (12) décisions qui engagent son pays sur le long terme, c’est-à-dire sur vingt ans et plus, et aucun n’aura jamais l’indécence – car c’est de cela qu’il s’agit – de demander qu’on le laisse à son poste pour qu’il assiste à l’achèvement du projet qu’il a initié.

Et là, nous parlons de vrais grands projets, pas de nébuleuses avec leurs cortèges de scandales financiers, si répétitifs et impunis que l’on en est à se demander si le but est moins les grands travaux que les commissions qu’ils dégagent. Pour exemple, le quotidien Wal Fadjri a révélé, sans être démenti, que pour le seul projet de l’aéroport de Diass, évalué à 110 milliards de francs CFA, « il est prévu de distribuer 20 milliards FCFA de commissions, selon une source proche des pouvoirs publics » (8).

Aux urnes, citoyens !

Dans ces conditions, on comprend l’acharnement de certains à s’agripper au pouvoir, mais on en n’attend pas moins du peuple sénégalais qu’il mette fin à son calvaire, dû à une équipe dirigeante incompétente et à la moralité plus que douteuse (9). Nul doute que ce peuple saura, le 25 février 2007, séparer le bon grain de l’ivraie, et reconnaître les faux opposants, ces krypto-opportunistes, ces loups revêtus de la peau de mouton. Les campagnes d’intoxication du Pouvoir n’y feront rien, qui tendent à vouloir faire croire que certains opposants patriotes, radicaux, ont voulu négocier des postes de pouvoir. Et c’est le lieu de renouveler ici toute ma confiance en Moustapha Niasse, qui en a été faussement accusé, ainsi qu’aux patriotes sincères et fidèles qui l’entourent, tels qu’Amath Dansokho et ses camarades du PIT, Madior Diouf du RND, qui est resté fidèle à la pensée et à la rigueur matérielle et morale de Cheikh Anta Diop, notamment en étant l’un des seuls à démissionner de l’Assemblée nationale à la fin normale de la législature, Massène Niang du MSU que j’ai fondé, pour ne citer que ceux-là. Je les sais épris du bon devenir de notre pays, mus uniquement par les intérêts supérieurs de la Nation, et hommes de refus devant toute tentative de les aliéner (10). J’enjoins les Sénégalaises et les Sénégalais à rallier la cause de ces hommes, celle de ceux qui appellent à une alternance alternative sans concession ni compromission. Car face à ce régime qui mène notre pays au précipice, hors de l’opposition radicale, point de salut.

Et chaque citoyen ou citoyenne doit être conscient qu’en mettant son bulletin de vote dans l’urne, il engage gravement sa responsabilité devant l’Histoire. En effet, il ne s’agit de rien d’autre que d’un dilemme shakespearien : sauver le Sénégal de l’Apocalypse ou l’y précipiter. Tel est l’enjeu véritable de ces prochaines élections, qui sont loin d’être des élections comme les autres.

Mamadou Dia

Ancien Président du Conseil des Ministres de la République

Notes :(1) Durant la colonisation, il y a eu des cas d’alternance, notamment lorsque le parti de Senghor supplanta celui de Lamine Gueye.

(2) Voir Sidy Lamine Niasse : « Abdoulaye Wade, un président par défaut ».

(3) Le maître d’œuvre de ces manigances, ne l’oublions pas, n’était autre à l’époque qu’Idrissa Seck. Ce qui avait valu à ce dernier, de ma part, le sobriquet de « véritable Raspoutine des tropiques ».

(4) Sans oublier les mouvements dans les hautes instances que sont l’Assemblée nationale, le Conseil Economique Social (CES) - devenu CRAES et qui doit redevenir CES s’il ne tient qu’à Abdoulaye Wade -, l’Armée nationale, etc., etc.

(5) Brassards rouges dont Wade avait pourtant, pour ainsi dire, lancé la mode, en recommandant leur port en signe de mécontentement.

(6) Alors que Wade se vante souvent d’avoir introduit le droit de marche dans la Constitution.

(7) Là encore, le président Wade a, une fois de plus, renié sa parole : faisant défiler le premier gouvernement de l’alternance devant les caméras de la télévision nationale, il disait « ne pas attendre des journalistes qu’ils passent leur temps à chanter nos louanges, à longueur de journée », ajoutant « on n’en a que trop souffert ! ». La suite allait nous révéler tout le contraire de ce prôné alors en prenant le peuple à témoin.

(8) Wal Fadjri du mardi 2 janvier 2007, page 5. Rappelons que ce projet de nouvel aéroport n’avait pas reçu l’agrément des rigoureux bailleurs de fonds que sont la Banque Mondiale et le FMI, qui n’en voient pas l’opportunité.

(9) A ce propos, on notera avec intérêt que ce n’est que lorsqu’ils se conduisent en dissidents du PDS ou en sont exclus que certains ex-responsables sont accusés de mauvaise gestion ou, pire, menacés de révélations de mauvaise gestion, parfois à hauteur de milliards !

(10) Post-scriptum : Ma sympathie va également au candidat Me Mame Adama Gueye, que j’accompagne de mes prières dans sa courageuse et exaltante entreprise, en raison de ses prises de position courageuses, qui ne datent pas d’aujourd’hui, sur la lutte contre la corruption et pour la bonne gouvernance, qui rejoignent mes préoccupations de toujours. Il aurait, à l’éviedence, un rôle essentiel à jouer dans le contexte d’une alternance alternative.