INTERVIEW DE MOUSTAPHA NIASSE
SECRETAIRE GENERAL DE L'AFP

 

 
 "Moustapha Niasse le leader de l'Afp s'est ouvert à coeur joie à notre correspondant à Paris pour se prononcer sur l'actualité de l'heure au Sénégal. C'est ainsi qu'il a laissé entendre qu'il aspire plus que les postes de ministre ou de Premier ministre dont il ne veut plus entendre parler. Il a aussi répondu à Pape Samba Mboup qui l'avait accusé de chercher un poste de vice-président en disant que s'il l'avait voulu, il l'aurait obtenu. Il a aussi parlé des problèmes de la Cpa, de l'Afp, du Ps, de Idrissa Seck, etc. Entretien..."
Source : Le Matin
  
 Vous venez de tenir une réunion de travail avec les représentants des différentes sections françaises de l'Afp. Pouvez-nous faire l'économie de cette rencontre ?

L'Afp est un parti qui s'organise sur un modèle méthodologique et méthodique qui doit permettre, toujours, d'écouter les militants et responsables du parti. Cette réunion n'est pas seulement une réunion avec les militants mais aussi avec la direction du parti en France. Il y avait les sections de l'intérieur de la France qui étaient là. Elles sont venues rejoindre la section de Paris. Et c'est tout cet ensemble qui constitue la délégation de l'Afp en France. C'est pourquoi, il y avait une vingtaine de personnes avec qui nous avons discuté pendant cinq heures. Cela veut dire que nous avons fait un travail sérieux, qui a concerné surtout les élections à venir, la part et le point de vue de l'Alliance des forces du progrès (Afp) à partir des sections de la France en ce qui concerne la participation de l'Afp aux élections qui doivent avoir lieu le 25 février 2007.

Pouvez-vous être plus explicite sur ces principaux point abordés avec vos camarades ?

Vous savez, c'est ce mardi que la Cpa va se prononcer définitivement sur la question concernant le choix entre une candidature unique, une liste unique pour les législatives et une candidature unique pour la présidentielle, et un programme législatif que nous avons présenté, ou l'autre formule proposée par certains partis concernant la pluralité des candidatures au premier tour de l'élection présidentielle, avec en aval, une liste unique pour les législatives. Ces questions sont en discussion approfondie depuis plusieurs semaines et c'est ce mardi (aujourd'hui) qu'on saura finalement quelle décision sera prise. Et en fonction de la décision qui sera prise, que fera l'opposition ? Nous en avons discuté.

Au niveau de l'Afp, quelle est la formule que vous privilégiez ?

Depuis cinq ans, le Cpc, puis à la suite du Cpc la Cpa, l'un et l'autre avait dit que nous irons à l'élection présidentielle avec une candidature unique quelle qu'elle soit, pour élaborer ensemble une liste unique à proposer au peuple pour l'Assemblée nationale, titulaires et suppléants, à partir du programme unique sur lequel nous avons travaillé ensemble. Donc, la position de l'Afp a été rendue publique de par les instances de l'Afp et de par Monsieur Madieyna Diouf qui a siégé au niveau de la Cpa ces semaines puisque j'étais allé posé l'acte final qui mettait fin au processus de paix en République Démocratique du Congo (Rdc). Nous avons fait connaître notre position qui est celle-ci: l'Afp reste fidèle à la position sur laquelle nous nous sommes battu depuis cinq ans, à savoir une candidature unique pour la présidence de la République quelle qu'elle soit. L'essentiel, c'est qu'elle soit la candidature que portera un des leaders des dix neuf partis membres de la Cpa. Et à ce moment-là, il y aura la liste unique pour les législatives autour du programme unique pour le scrutin qui se tiendra le même jour, le 25 février 2007, au Sénégal.  

On sait qu'au niveau de la Cpa deux tendances s'opposent sur le mode opératoire de cette présidentielle: l'une pour une pluralité des candidatures et l'autre pour une candidature unique. Si c'est la première formule qui est retenue mardi (aujourd'hui), allez-vous vous soumettre à cette décision?

Nous n'avons pris aucune décision. Parce qu'en politique, il faut savoir anticiper, gérer les perspectives. C'est la raison pour laquelle, en tant que démocrate, nous voulons attendre que la décision définitive soit prise, ou que nous ayons une orientation claire sur la question, pour que les instances du parti se prononcent. Il ne faut donc pas anticiper négativement aujourd'hui (avant-hier) et dire si la décision est celle-ci, voilà ce que nous ferons, si on ne décide pas de telle manière, nous ferons le contraire. Le parti va réunir ses instances au niveau de son sommet et va prendre les décisions qui conviendront.

Mais, est-ce qu'un leader de votre envergure pourrait être amené à s'aligner derrière une autre formation politique ?

Quel que soit le candidat unique que l'opposition désignera, nous devrons, qu'il s'agisse de moi ou d'un autre, tous ensemble, nous aligner derrière lui ou derrière elle si c'est une femme.Volà la position de l'Afp. Mais nous ne pouvons pas imposer quelqu'un.

En France, il y a un peu moins de 30 000 Sénégalais inscrits sur les listes. On peut imaginer que vous avez donné des recommandations à vos militants pour s'imposer…

S'imposer, c'est peut-être trop fort. Nous savons qu'il y a plus de 28 000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales en France. D'ailleurs, je dis, en passant, que c'est parce que les inscriptions ont été mal organisées, qu'il y a eu beaucoup de blocages, beaucoup de sabotages de la part de l'administration sénégalaise, sinon vous savez très bien que les Sénégalais inscrits pour voter le 25 février feraient le double ou le triple. Ils ont été bloqués parce que le pouvoir a peur qu'il ait beaucoup de votants. Ensuite, il est évident que dans une réunion comme celle-ci avec la direction du parti en France, l'on parle de stratégies, de tout ce qui concerne la gestion avant, pendant et après le scrutin. Malheureusement, on ne fait pas de stratégie sur la place publique. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous dire ce que nous avons décidé de faire ici. Parce que c'est la stratégie du parti. Ce n'est pas secret défense mais enfin, il ne faut pas que les camarades de Bordeaux, Lille, Tourcoing, Marseille, Aix-en-Provence, de Bedons, de Lyon, du Havre, de Rouen et autres qui sont venus ici, avant qu'ils n'aillent rendre compte à leurs bases, que sur Internet celles-ci voient ce que nous avons décidé ici. C'est cela que je veux éviter, par respect pour nos militants qui les ont délégués. Mais nous avons mis en place tous les éléments de stratégie nécessaire pour que si l'Afp va comme nous le souhaitons avec l'ensemble des partis membres de l'opposition, la coalition du Pds soit battue le 25 février 2007.

L'actualité au sein de votre parti, ce sont également les dissensions qui ont récemment entraîné le départ de certains cadres pour créer un autre parti. Quelle lecture en faites-vous ?

Moi, je reste serein. Parce que je suis resté assez longtemps dans l'espace de l'action politique pour ne jamais me laisser influencer par des éléments factuels. Les cadres ont tenu aujourd'hui (avant-hier) leur assemblée générale au siège du parti. D'après la comptabilité qui m'a été transmise par Madieyna Diouf, sur les quatre cadres qui étaient partis, deux sont revenus et un autre est en route pour revenir. D'une manière générale- il faut aller au fond des choses- un parti c'est un train de voyageurs. Quand il s'arrête à une gare, ceux qui doivent descendre à cette gare-là ne vont pas à la suivante, ils descendent. Et quand ils descendent il y a d'autres qui montent pour descendre à la gare C. Dans votre propre maison, vos enfants, vos parents peuvent avoir des options politiques différentes de celle du chef de famille. C'est cela la démocratie. C'est d'abord dans la famille, ensuite dans la communauté. Quiconque veut quitter l'Afp peut le faire. Cela n'empêche pas que quand quelqu'un s'en va, il y a un autre qui entre. Si le secrétaire général est angoissé par des départs annoncés avec fracas, alors, ou il est fragile, ou alors il n'a pas d'expérience politique. Les militants de l'Afp n'appartiennent pas à un homme ou à une femme. C'est sous la base de volonté convergente que les gens adhèrent à un parti politique. Si cette volonté les quitte, alors ils peuvent aller ailleurs. Quand cela arrive, jamais l'Afp ne prononce le moindre mot négatif vis-à-vis de ceux-là, ou celles-là. Parce qu'au moins, même si c'est un jour, ils ont servi le parti et la cause du parti. Nous devons donc leur être redevable de cela et leur reconnaître cela. C'est la raison pour laquelle quand quelqu'un quitte l'Afp, même si c'est avec des accents guerriers qu'il traduit son départ, l'Afp ne réagit pas, ou prie pour celui-là ou celle-là pour que là où il va, il trouve le bonheur et la tranquillité. Nous restons sur les hauteurs, et nous ne faisons pas de calculs mathématiques ou arithmétiques pour savoir combien nous avons perdu et combien nous avons gagné. Ce qui important, c'est cet élan de bonne volonté, cette enthousiasme, cet patriotique qui, s'il habitait seulement cinq Sénégalais, pourrait soulever des montagnes. Parce que tous ceux qui voteront pour l'Afp ne sont pas des membres de l'Afp. Si les électeurs d'un parti sont seulement les membres de ce parti, ce parti n'a pas d'envergure. C'est sur la base d'un programme auquel les gens adhèrent qu'ils votent.

Ce mouvement d'humeur n'explique-t-il pas un malaise au sein de l'Afp?

Certainement, il doit y avoir un malaise au sein de l'Afp. Lorsqu'on réunit le bureau politique pour savoir si on va au gouvernement ou on n'y va pas et que quelqu'un se lève pour dire qu'il veut y aller et que voyant que le parti décide du contraire, il quitte, alors, il y a malaise, un mouvement d'humeur. Mais c'est ésotérique, personnel, lié à des intérêts. C'est cela le drame (il se répète). Le parti dit que nous n'allons pas au gouvernement. Eh bien, quand la majorité décide la minorité doit suivre. Moi, je ne fais pas de plan de carrière à mon âge. Ma carrière, je l'ai déjà faite. Hein! Je suis administrateur civil de classe exceptionnelle, consultant. Je viens de signer l'acte final à Kinshasa mercredi matin. Si je ne l'avais pas signé on n'aurait pas intronisé Kabila. Cela doit me suffire. Et c'est le Sénégal qui a eu cet honneur-là. Moi, je travaille pour mon pays parce que je l'aime. Et je fais la politique pour deux raisons. D'abord par devoir vis-à-vis du Sénégal, ensuite par plaisir. Je ne cherche ni maison, ni voiture, ni rien à mon âge. Dieu merci! Dieu m'a aidé ! Que je réussisse dans ce que je fais avec ceux qui croient en même temps que moi en ce qu'il y ait un Sénégal nouveau où on expie le vol, la corruption et le mensonge au titre de l'État, c'est cela le sens de mon combat. Et que les jeunes générations aient des exemples demain pour savoir que le destin de l'homme est tracé par Dieu, mais que l'homme participe à la construction de son destin s'il respecte les canaux du sens moral plutôt que de tromper les Sénégalais. La Bible condamne cela, l'Évangile et le Coran aussi. C'est cela qui me préoccupe. C'est cela qui préoccupe toutes les personnes que vous voyez ici. On en a assez des mensonges publics au Sénégal. Mais si nous avions accepté d'aller au gouvernement, il n'y aurait pas eu tout ce bruit. Nous avons réussi. Nous ne sommes réunis le mardi 7 novembre, j'ai été reçu le mercredi 8 novembre. Nous nous sommes réunis à nouveau en Bureau politique le jeudi 9 novembre. Wade m'a appelé alors que j'étais à Londres et je lui ai dis: "Eh, Afp neena douggou gnu" (l'Afp dit qu'il n'entre pas au gouvernement). C'est cela qui a amené tout ce bruit-là.

A propos de votre entrée au gouvernement, le ministre de l'Environnement, Thierno Lö, dit que vous vous êtes rencontrés aux HLM pour négocier la question. Est-ce vrai ?

Je laisse à Thierno Lô la réponse par rapport à ses déclarations. C'est un garçon que je ne connaissais pas. Je ne l'ai reçu que lorsque Wade l'a envoyé auprès de moi plusieurs fois. Je ne l'avais jamais vu. Pourquoi irai-je choisir Thierno Lô que je ne connaissais pas alors que je connais plein de membres du cabinet de Wade ? Le Premier ministre de Wade est venu me rendre visite à la maison-Cela a été annoncé dans la presse- si je devais négocier, est-ce que je ne négocierais pas avec lui? Je connais Macky. Thierno Lô, je l'ai vu pour la première fois quand il a demandé à me voir, en passant par un de mes amis, Serigne Mbacké. Moi Moustapha, je l'ai dis depuis trois ans, je ne veux plus entendre le titre de ministre, fut-il le premier des ministres. Alors, il s'agit de voir si c'est à moi qu'il faut croire ou si c'est à Thierno Lô. Pour le restant de ma vie, je ne veux plus entendre le titre de ministre, je ne l'accepterai pas. Vous savez pourquoi ? Ce sont les jeunes de votre génération qui doivent occuper ces postes-là. Puisque moi, c'est quand j'avais votre âge que j'ai été ministre, parmi les premiers du gouvernement de Senghor, d'Abdou Diouf et enfin de Wade. Maintenant j'aspire à autre chose. C'est à vous que je dois laisser cela.

Quelle a été donc la teneur de vos discussions avec Thierno Lô ?

Wade m'envoie des émissaires et m'a envoyé Moustapha Diakhaté de And ak Wade en août 2005 et je suis allé rencontrer le président à sa demande. Nous sommes resté deux heures et demi. Je ne l'ai pas revu jusqu'au 8 novembre mais entre temps, il m'a envoyé plein de personnes. A chaque fois, je les recevais, et s'il m'en envoie encore, je les recevrais parce que je n'ai pas peur. Je dirai ce que je pense. Encore une fois, je n'ai jamais voulu retourner dans le gouvernement de Wade. Depuis cinq ans, il nous demande cela. Il y a des témoins quand même. Entre celui qui demande pendant cinq ans et celui qu'on accuse au bout de la sixième année, qui doit avoir raison? Mais si j'avais accepté d'entrer dans le gouvernement de Wade, il y aurait pas eu tout ce bruit-là. Thierno Lô n'aurait pas parlé. Vous savez, entre l'espérance déçue et l'amertume il y a une petite passerelle. Ce qui me préoccupe aujourd'hui, ce sont les jeunes sénégalais qui vont au fond de l'océan parce qu'ils n'ont plus de repères, plus d'espoir au Sénégal. Ils sont désespérés et préfèrent perdre la vie que de rester au Sénégal. C'est cela mon problème en tant que Sénégalais. Ce qui me préoccupe, ce sont les paysans qui ont récolté leur arachide. Le prix officiel du kilo est de 150 francs cfa. Eh bien, jeudi dernier, je me suis arrêté au "louma", c'était 105 francs cfa le kilo. Ce qui me préoccupe, c'est que des jeunes meurent dans les hôpitaux parce que la paupérisation des Sénégalais a atteint un niveau qu'on a jamais pu atteindre. Ce qui me préoccupe, ce sont les étudiants qui ont les diplômes et qui ne travaillent pas. Ce sont les Sénégalais qui vivent à l'étranger et que personne ne protège. S'ils sont protégés, c'est par eux-mêmes, leur sérieux et leur qualité. Mon problème, c'est la situation des finances publiques au Sénégal. Ce sont tous ces trous-là. Dakar est devenu une montagne de fromage de gruyère. Il y a des trous partout, vous ne savez pas où mettre le pied. Alors que le président Wade sait qu'il n'a pas le temps d'achever ses travaux.

Récemment, Idrissa Seck a qualifié l'Afp de parti aux abois…

J'ai toujours évité de juger les autres, parce que le juge des juges, c'est Dieu, "Haakimoul Haakimiin". Quand quelqu'un à la gale et qui passe son temps à se gratter- je ne parle ni d'Idrissa Seck ni d'un autre- il est loisible qu'il dise à quelqu'un qui n'a rien: "Toi tu as la gale", parce que ça le soulage. Si l'Afp est en perte de vitesse-je ne juge personne- on verra lors des prochaines élections. Je ne parlerai pas du parti d'Idrissa Seck parce que je respecte la personne humaine. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas le temps de juger les autres. Nous marchons en avant, nous continuons. On ne regarde pas vers les autres.

Pour revenir aux négociations, pouvez-vous nous confirmer que Bécaye Sèye était votre émissaire auprès de Pape Samba Mboup?

Je n'étais pas au courant que Bécaye avait rencontré au cours d'une cérémonie familiale ce Monsieur parce que je n'étais pas au Sénégal. Mais si vous êtes membre de l'Afp, rien ne vous empêche de penser que telle chose est bonne pour le parti et que vous en preniez l'initiative. L'essentiel est que cela soit teinté de sincérité et de bonne foi. Vous savez que le poste de vice-président ne peut être créé que par l'Assemblée nationale, par le vote d'une loi législative qu'on appelle loi constitutionnelle qui une fois qu'elle est appliquée, modifie une disposition de la constitution pour créer un poste. Moi qui ai quitté l'Assemblée nationale le 30 juin, je ne reconnais aucune légitimité à cette assemblée à partir du 1er juillet. Soyons logiques ! Donc, un poste que cette assemblée va créer, je négocie pour qu'on me l' attribue, je m'assoie et j'attache ma ceinture comme dans un Boeing, est-ce que vous trouverez cela logique ? J'ai quitté volontairement l'Assemblée nationale parce que pour moi, le mandat des députés est fini depuis le 30 juin. Donc, un jour de plus serait un jour d'illégalité et d'illégitimité. Comment donc puis-je envoyer un émissaire pour demander un poste de vice-président? Vous savez, si je l'avais demandé je l'aurais eu (il répète trois fois). Mais j'aurais été un lâche, un idiot, un traître et un parjure. Je vous assure que si je l'avais demandé, je l'aurais eu (il répète deux fois). Et je le dis ici. Je l'aurais eu tout de suite.

Pourquoi êtes-vous sûr que vous auriez eu ce poste?

Mais c'est pour que vous sachiez que je ne l'ai pas demandé. C'est ça qui explique mon catégorisme.

C'était juste pour savoir si le président Wade était disposé à vous avoir à ses côtés coûte que coûte… (Il coupe)

Mais comment pourrais-je le savoir puisqu'on n'en a jamais parlé ?

Et pourtant à la lumière des propos que vous aviez tenus face à la presse juste à votre sortie d'audience avec le président, les observateurs et l'opinion publique ont eu le sentiment que vous alliez entrer dans le gouvernement.

Vous savez, quand Wade m'a écrit pour cette rencontre du 8 novembre, pendant une semaine, des articles de presse ont indiqué que Wade allait me proposer le poste de vice-président de la République et la présidence du Sénat. Je l'avais lu avant d'aller chez Wade. Or pendant quatre vingt dix minutes que nous sommes restés ensemble, Wade n'a jamais prononcé le mot vice-Président ou président de Sénat. On n'en a pas parlé . Et je l'ai dit à ma sortie d'audience. Donc, d'où venait les bruits qui faisaient écrire avant le 8 novembre ? D'ailleurs quand je suis sorti, la première question qu'on m'a posée est: est-ce que l'on vous a proposé le poste de vice-président ? Et je prends à témoin Wade, devant Dieu, si jamais pendant notre entretien, nous avons parlé de vice-Président ou de Sénat. Wade a proposé à l'Afp une alliance. Mais quand je suis sorti, je ne pouvais pas dire tout de suite devant la presse ce qu'il nous a proposé. Étant donné qu'on devait se réunir le lendemain, cela devait donc être réservé à l'Afp. Et quand nous avons rendu compte à l'Afp, ils ont dit non. Et nous avons transmis ensuite le message à Wade.

Aujourd'hui, le Parti socialiste est en proie à une crise qui rappelle des antécédents que personne n'ignore. Quel regard portez-vous sur cette crise, en tant qu'ancien socialiste ?

Lorsqu'une étincelle tombe sur une toiture en paille du voisin, vaut mieux prendre de l'eau et aller l'aider à éteindre le feu plutôt que d'applaudir et de rire. Parce que la maison qui brûle à côté peut brûler votre maison parce qu'on ne peut pas arrêter les flammes. Je souhaite que le Parti socialiste, et je le dis en toute sincérité, puisse régler ces problèmes-là. Mais je ne ferai pas de commentaire. Je prie avec mon chapelet pour que ces problèmes au sein du Ps soient réglés dans l'intérêt du Sénégal et des Sénégalais. C'est très important. Pour que nos ennemis qui sont les ennemis du Sénégal, même s'ils sont Sénégalais, ne rient pas demain de voir un incendie se propager au sein de l'opposition. Cela dit, j'ai milité dans le Ps pendant quarante trois ans. Et je suis redevable à ce parti pour la formation qui m' y a été donné. Je remercie le Parti socialiste. J'y ai adhéré alors que j'avais dix-sept ans. Je ne ferai jamais le procès du Ps comme certains le souhaiteraient peut-être, parce que ce parti j'y ai vécu ma formation, mon adhésion à la philosophie de la liberté. J'ai appris à côté de Senghor et à côté de Abdou Diouf, ce qui est un État. Qu'un État ne se gère pas avec des mensonges, qu'un État ne fait pas des promesses qu'on ne réalise jamais, qu'un État ne se patrimonialise pas. Qu'un État, on le respecte en respectant le peuple qui constitue précisément la base de l'État et de la puissance publique. Cela je l'ai appris au Ps. J'ai quitté le Ps quand j'ai pensé que la direction qui lui a été donnée n'était pas bonne. Pourquoi? Parce que je suis un homme libre. Libre de mes mouvements, libre de ma pensée, libre de mes comportements et de mes attitudes que j'assume dans la plénitude de ma responsabilité en tant que Sénégalais. Ce pays-là, je l'aime hein. J'habite au Sénégal. Pourtant, j'ai les moyens d'aller habiter à Washington ou à New York ou bien ici à Paris. Mais je reste au Sénégal. Et je viens voir là mes amis qui travaillent tous les jours en étant à l'étranger et qui financent le développement du Sénégal.

Est-ce que si vous souhaitez la paix et l'union au Ps, c'est parce que de celles-ci dépend la survie de la Cpa ?

Ça va au-delà. Parce que, vous savez, le drame des Sénégalais c'est qu'on ne parle que des élections. Pourquoi ne parle-t-on pas de l'état dévastateur de la politique du Sénégal, du gouvernement actuel, en matière d'infrastructures. Si vous habitez tant soit peu à quarante km de Dakar, dès que vous dépassez Diamniadio, vous connaissez ce que c'est que les niveaux de détérioration des routes au Sénégal. Le chemin de fer est de 70 cm d'écartement alors qu'on devait passer à 143 pour respecter la norme internationale. Le port de Dakar est engorgé. C'est cela l'un des problèmes fondamentaux de développement du Sénégal. Pourquoi l'on ne parle que des élections, que des partis ? L'unité du Ps va au-delà des élections. C'est pour soutenir et consolider la démocratie dans notre pays. Et que demain, qui que cela puisse être, qu'on ait plus un président "Ninkinanka" (Ndrl: cahin caha). Et vous journalistes, vous pensez bien que c'est cela qui doit être fait. Parce que maintenant, si vous écrivez certains articles, vous risquez d'aller à la Dic. On vous va emprisonner même si on vous libère trois mois après. On vous dit: "Maintenant si vous recommencez, on va vous tuer". Il y a des gens qui menacent des citoyens de mort au Sénégal. C'est pour cela qu'on a élu Wade ? Je fais partie de ceux qui se sont battus à ses côtés. Je voulais le changement. Eh bien, le droit que j'avais de vouloir le changement en l'an 2000, c'est ce même droit que j'invoque pour avoir le changement en 2007. C'est dans la succession des droits de l'individu. Et je suis pour qu'il y ait du changement sans violence, sans qu'il y ait du sang versé, au nom du destin du Sénégal qui est un grand peuple, qui a droit à sa propre grandeur. Et les valeurs qui ont fait la grandeur du peuple sénégalais, plus que jamais, l'on ne les piétine aujourd'hui. En 2007, on les fera resurgir.

Quel est le portrait robot du futur président de la République du Sénégal?

Il faut enlever le mot robot parce que le Sénégal n'a pas besoin d'un robot pour le diriger. Alors demandez-moi le portrait idéal d'un président pour le Sénégal demain. Il faut qu'il puisse être imbu de suffisamment de ce qu'on appelle "yermandé" (Ndrl: tolérance ou humanisme) vis-à-vis des Sénégalais. Et qu'il sache que le jour où il ne paiera plus d'électricité ni d'eau ni de téléphone ni de nourriture, ni de dépense quotidienne, c'est parce que l'Etat lui prendra tout cela en charge. Qu'il se rappelle que sur les onze millions de Sénégalais, qu'il est seul à en bénéficier. Et que s'agissant des autres, leurs femmes vont au marché, leurs enfants à l'école, leurs malades à l'hôpital. Et que les autres Sénégalais se nourrissent à la sueur de leur front. S'il a un avion présidentiel, qu'il n'en abuse pas, ça consomme beaucoup de carburant et ne rapporte pas suffisamment d'argent. Et que ce président-là sache que c'est lui qui est élu, et que ni sa femme ni ses enfants n'ont été élus par les Sénégalais. Qu'il sache que s'il a faim, qu'il remette de la sagesse dans sa tête pour ne pas manger ce qui revient aux Sénégalais. S'il n'a pas faim, qu'il prenne suffisamment de grandeur pour se dire: "Dieu m'a aidé moi, donc je dois aider tout le monde et je ne dois pas mentir au peuple". Le président idéal de demain c'est celui qui ne va pas couvrir le pays de trous. Et qui va croire que le pays c'est Dakar. Il n'entreprend pas des travaux qu'à Dakar, en oubliant Sédhiou, Oussouye, Bignona, Matam, Tambacounda, etc. Que le futur président se souvienne qu'il n'y a que le pouvoir de Dieu qui est éternel, et que son pouvoir ne durera que le temps que Dieu voudra qu'il dure. Mais surtout qu'il veille à ce que l'image du Sénégal soit respectée. Que le Sénégal soit cité en exemple et qu'il soit composé d'hommes et de femmes qui croient en Dieu qui pensent que leur destin est tracé par Dieu. Et que ce président soit capable de régler le problème de la Casamance. Au lieu de dire qu'en cent jours il va le régler, alors qu'il y a déjà trois à quatre mille jours qui sont passés et qu'il n'a rien fait. Et que ce président n'oublie jamais que quand il se lève pour annoncer un projet, qu'il doit ajouter le mot "inchallah" (Ndrl: S'il plaît à Dieu) parce qu'il n'est pas Dieu. Être président ne signifie pas qu'on passe au stade de la divinité, qu'on a un statut incréé qui se perd dans l'espace de la galaxie des astres et des étoiles. Que ce président de la République sache qu'un jour, son règne prendra fin.