LA GOANA ENTRE IRREALISME, INCOHERENCES… Les cadres de l’Afp «fusillent» le Programme

Par Bacary Domingo MANE 

 

La Coordination de l’Alliance nationale des Cadres pour le Progrès (ANCP) se prononce, dans une déclaration en date du 25 avril, sur la Grande offensive pour l’alimentation, la nourriture et l’abondance (Goana) pour souligner que « tant dans son contenu, sa forme que dans ses conditions d’élaboration, ce programme n’est pas non plus conforme aux besoins actuels et futurs de relance de l’agriculture sénégalaise ni d’amélioration des conditions de vie des Sénégalais ». 

Mieux, elle soutient que ce programme est irréalisable par Me Wade. Pour les cadres « Progressistes », si on en croit les chiffres du ministère de l’agriculture, sur l’ensemble du pays, riz pluvial et riz irrigué confondus, le Sénégal aurait produit en 2006/2007, 190.493 tonnes de riz paddy. Ainsi, les projections de 500.000 tonnes pour l’année suivante annoncées par Wade signifieraient une hausse de production, en une année, de 309.507 tonnes, soit 163% d’augmentation. « Quelles sont les conditions exceptionnelles que le Président Wade entend créer pour obtenir cette augmentation exceptionnelle quand on sait que la production annuelle la plus élevée obtenue par le Sénégal a été celle de 1999/200 qui se montait à 364 000 tonnes. Depuis cette date, la production n’a plus jamais dépassé 190.000 tonnes », se demandent-ils.

LA VERITE DES CHIFFRES

Cette analyse faite pour le riz peut être conduite, selon les cadres, pour chacune des spéculations que le Président de la République a citées dans son semblant de plan. Pour les autres céréales d’ailleurs, on ne sait pas quels sont les objectifs puisque le Président dit pêle-mêle « deux millions de tonnes pour les autres céréales comme le mil, le sorgho, le fonio, etc. », font remarquer les camarades de Moustapha Niasse, avant d’ajouter : « Toutes céréales confondues, le Sénégal a produit en 2006/2007 988.315 tonnes et Abdoulaye Wade compte immédiatement passer à 3.500.000 tonnes (si on ajoute le riz). Sur les dix dernières années la production la plus élevée, toutes céréales confondues, est celle de 2005/2006 qui se chiffrait à 1 443 175 tonnes ».

La production nationale de viandes rouges (toutes espèces confondues, abattages contrôlés, abattages clandestins) est estimée à 101.000 tonnes. Wade veut passer en une année à 435.000 tonnes, relèvent les « Progressistes ». Ces derniers soutiennent que ce « chiffre est aussi fantaisiste que celui annoncé de 400 millions de litres de lait au moment où le Sénégal ne dépasse pas une production de 110 millions de litres ». Et d’ironiser : « Qu’un président de la république rêve pour son pays, on peut le comprendre. Mais lorsque les rêves sont assignés comme objectifs de travail, il y’a des précautions à prendre ».

L’EXPROPRIATION DES TERRES ?

Par ailleurs, les Gouverneurs, préfets, sous-préfets et autres hauts fonctionnaires présents au Conseil Présidentiel ont été formés, disent-ils, au moule des principes républicains. Ils savent faire la distinction entre les affaires de l’Etat et les affaires privées. « Même si le Président leur en donne l’ordre, ils se garderont bien de violer les lois sur la propriété et les règles d’affectation des terres. En plus, ils savent tous les dangers qui s’attachent à la spoliation de propriétaires légitimes au profit de clients politiques », avancent-ils. Et de rappeler que la « rébellion casamançaise est là pour rappeler qu’on n’exproprie pas impunément des populations de la propriété de terres que leurs ancêtres ont conquis par le défrichement et par d’autres multiples formes de mise en valeur ».

Les cadres « Progressistes » soutiennent que la Loi d’orientation agrosylvopastorale, dans ses origines et dans sa signification pour le régime de l’alternance, n’est rien d’autre qu’un habillage pour l’expropriation des terres rurales.

Mais pour eux, des « Directeurs de sociétés, ministres, cadres de l’Administration et du secteur privé, issus du monde rural, possèdent déjà, dans le respect des lois et règlements, des exploitations agricoles et des fermes d’élevage pour lesquels ils n’ont pas attendu les élucubrations d’un chef illuminé pour garder le contact avec leur milieu d’origine et y investir des revenus épargnés au cours de leur carrière ».

UNE CRISE MULTIDIMENTIONNELLE

Nul doute que pour les cadres de l’Afp, le monde rural sénégalais est en crise et tout le Sénégal avec lui. Cette crise, disent-ils, a des aspects multiples. Il y a la crise de la production arachidière qui jusqu’à présent constituait l’essentiel des richesses qui faisaient vivre, directement ou indirectement la majorité des paysans sénégalais. Cette crise de la production, au-delà des mauvaises décisions liées à l’absence d’investissements significatifs et adéquats, trouve aussi son origine dans la crise écologique née de la détérioration de la qualité des sols, une crise des productions vivrières, négligées au profit de la monoculture arachidière, avec une incapacité à exploiter les énormes potentialités d’irrigation qui existent dans tout le pays, mais plus particulièrement au nord et au sud du Sénégal ; une crise de l’économie rurale et du secteur primaire avec l’effondrement de l’artisanat, de la pêche et du commerce des services en milieu rural. A cela s’ajoute la crise de la gouvernance des politiques agricoles qui ont fait considérer que l’agriculture n’était pas rentable, alors que pendant des décennies les surplus financiers des paysans ont été spoliés et transférés au profit de différents secteurs et

DES ATIONS URGENTES…

C’est pourquoi, il convient, de l’avis des cadres, pour apporter des solutions convenables au désarroi du monde rural et à la crise des produits agricoles vivriers, de bien faire la distinction entre les actions qui relèvent de l’urgence et celles qui relèvent du moyen et du long terme. La disette et la menace de famine sont réelles en plusieurs endroits du Sénégal et demandent des actions urgentes de recensement des besoins et d’envoi de vivres de secours. Ces actions urgentes doivent être mises en œuvre sans délai les greniers étant vides en plusieurs endroits du pays. Les jeunes ruraux émigrés à Dakar et dans les principales villes du Sénégal y viennent gagner dans le secteur informel de maigres revenus qui leur permettent de faire vivre leurs familles restées au village.

Ce dispositif palliatif doit être défendu et non combattu comme cela a été le cas lors du récent déguerpissement des marchands ambulants de Dakar.La campagne agricole prochaine doit être préparée dès maintenant à travers : la mise en place de semences sélectionnées et adaptées à chaque zone éco-géographique, d’engrais adaptés (de préférence ceux fabriqués par les ICS) et non d’engrais importés, inadaptés ayant détruit les cultures de la campagne de l’année passée, de matériels agricoles en quantités suffisantes et de qualité adaptés (et non par exemple de tracteurs de 75 CV dans la zone de l’Anambé où il faut des tracteurs de 125 CV pour le travail des sols lourds) etc.

En plus de ces mesures d’urgence et immédiates, il y a lieu de prendre des mesures sérieuses pour doter le Sénégal d’une nouvelle politique agricole et faire face au moyen et au long termes.

CE QUE PROPOSE LES CADRES

Parmi les solutions, il y a la formation des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs ainsi que de leurs héritiers est une exigence qui ne peut pas continuer à être ignorée ; la création d’in frastructures indispensables à l’épanouissement d’une économie rurale dynamique et restauratrices des campagnes doivent être une priorité ; Des mesures doivent être prises pour la défense et la restauration des sols, notamment par la réintroduction de l’arbre dans le paysage rural sénégalais.

Dans le moyen et le long termes il convient également, selon les cadres, de garder à l’esprit que l’agriculture ne peut pas être développée sans une liaison étroite de cohérence avec les autres secteurs de l’activité économique.

En effet il ne sert à rien, laissent entre les « Progressistes », de produire des millions de tonnes de céréales, au-delà des besoins de consommation immédiate, si on ne crée pas les unités de transformation, de conservation pour valoriser les productions agricoles. « Des millions d’hectolitres de lait supplémentaires ont besoin d’unités industrielles pour la pasteurisation et la mise en bouteille. Des millions de tonnes de manioc doivent obligatoirement connaître une utilisation comme matières premières dans de multiples industries », disent-ils, avant d’ajouter : « La production de grandes quantités de maïs et de sorgho ne pourra pas être maintenue si une bonne partie n’est pas transformée en aliments pour le bétail qui permettront ainsi d’augmenter la production de viandes et de lait.

De même si on augmente la production de viandes bovines, ovines et caprines, il faudra penser à créer les industries qui vont valoriser les cuirs et peaux et mêmes les os des animaux abattus. Ce peuple doit être associé à la recherche des solutions à travers des concertations dans un Dialogue National à la dimension des défis auquel il se trouve confronté », font-ils remarquer.

Pour les camarades de Moustapha Niasse, « ce Dialogue, manifestement, est devenu inévitable. Non pas pour atténuer ni diminuer les attributions légales des institutions de la République, mais pour poser ensemble des diagnostics, tracer ensemble des solutions, ensemble identifier des ressources et dans un élan d’unité nationale, mettre en œuvre les solutions arrêtées »

 Extrait de: Sud Quotidien du samedi 26 avril 2008